Camille SAINT-SAËNS
Concerto pour piano et orchestre no 5, opus 103
Magda TAGLIAFERRO, piano
Orchestre de la Suisse Romande
Isaac KARABTCHEVSKY
17 mars 1976, Victoria Hall, Genève
Franz WALTER: FLASH MINUIT - Concert de l'OSR - Magda Tagliaferro - Isaac Karabtchewsky (Journal de Genève du 18 mars 1976, page 12)
"[...] Étonnante Magda TAGLIAFERRO - qui nous est revenue après combien d'années? - dont le jeu est resté si jeune et vivant, la technique et la sonorité si claires! Qualités que cette grande dame de la musique mit au service du Concerto No 5 de Saint-Saëns, puis - en bis - d'un Nocturne de Chopin.
Ce concert symphonique du mercredi nous permettait en outre de faire la connaissance de l'excellent chef brésilien Isaac KARABTCHEVSKY, lequel nous offrit une remarquable interprétation de la Symphonie du “Nouveau Monde“ de Dvořák, obtenant de ses musiciens un jeu chaleureux et des sonorités très nuancées.
En début de programme, on entendait le Prélude des “Bachianas Brasileiras“ No 5 de Villa-Lobos. Sous le titre de “Bachianas Brasileiras“, Villa-Lobos a écrit toute une série de pièces au gré desquelles il tente une sorte de synthèse entre le style de Bach - qui devient à l'occasion bachique - et le folklore brésilien. Mais je regrette un peu que le choix se soit porté sur ce Prélude qui est une assez banale paraphrase du thème de l'Art de la fugue (du genre de celles que la musique de cinéma nous offre aujourd'hui à profusion) alors que ce recueil comporte tant d'autres pièces savoureuses. [...]"
Le concert fut retransmis en direct dans le cadre du traditionnel mercredi symphonique de la Radio Suisse Romande:
Camille SAINT-SAËNS composa son cinquième concerto pour piano et orchestre en fa majeur, op. 103, en 1896 - pour son concert du 6 mai célébrant le cinquantenaire de ses débuts à la Salle Pleyel (1846). Ce fut un succès - aussi bien auprès du public qu'auprès des critiques. Le surnom de l'oeuvre, „L'Égyptien“, lié au lieu de sa genèse, la ville de Louxor que Saint-Saëns visita lors d'un des fréquents séjours qu'il fit en Égypte pour fuir l'hiver parisien, est quelque peu trompeur dans la mesure où le concerto ne présente pas uniquement des traits moyen-orientaux, mais aussi javanais et espagnols. En fait, il s'avère être une riche tapisserie d'influences culturelles diverses, produit inévitable d'un artiste qui faisait des voyages fréquents et variés.
"[...] Comme de coutume dans les concertos pour piano de Saint-Saëns, l'Allegro animato initial fait alterner deux thèmes dans une forme sonate libre. Le premier, une simple succession de motifs montants et descendants, est énoncé au piano et bientôt repris par l'orchestre. Le piano est virtuose, comme on peut s'en rendre compte dès une rafale d'accords alternés aux deux mains qui fait songer, comme l'écriture en question-réponse des cordes qui suit, aux deux concertos pour piano de Brahms. Un deuxième thème mélancolique, sublime, apparaît au piano, qui contraste avec l'agitation précédente, mais l'énergie revient et au contrepoint brahmsien succède un chromatisme virtuose digne de Liszt. Les deux thèmes continuent d'être développés jusqu'à ce qu'un bref motif échangé aux bois signale l'arrivée de la coda : le piano brode alors délicatement sur un doux tapis de cordes avant de dessiner une dernière arabesque pour conclure.
Camille SAINT-SAËNS, un dessin de P. RENOSSARD photographié par ROGER-VIOLLET
L'Andante, habituellement le mouvement lent et expressif au milieu du concerto, commence brusquement par un accord explosif du tutti souligné par les timbales. Au-dessus d'une écriture intense des cordes se déploie au piano, sur toute l'étendue du clavier, une série de traits emphatiques qui sont suivis par un thème strident de caractère exotique. On entend l'influence du gamelan javanais (que Saint-Saëns aurait dénigré en l'entendant à l'Exposition universelle de 1889 à Paris) dans une brève séquence d'accords tout à fait inhabituels au piano.
Vient ensuite un passage qui, une fois encore, semble préfigurer Rachmaninov (c'est encore plus le cas "[...] un peu plus loin [...]" où la flûte solo et l'écriture arachnéenne du piano évoquent fortement certains endroits du premier mouvement du Troisième Concerto pour piano du compositeur russe). Ce passage sert d'introduction à la partie explicitement égyptienne de l'oeuvre où Saint-Saëns fait entendre un thème s'inspirant d'un chant d'amour nubien qu'il entendit chanter par des bateliers en remontant le Nil sur un dahabieh.
À la fin du passage, le compositeur rend de manière extraordinaire la stridence des grillons et le croassement des grenouilles avec des motifs répétés dans l'aigu du piano, avant de nous convier à un bref voyage en Espagne à grand renfort de notes en rafales puis de ramener les étranges accords inspirés du gamelan. Le mouvement s'achève comme il avait commencé, par une déclamation du piano au-dessus des cordes frénétiques qui finissent par mourir progressivement.
Le Molto allegro, relativement bref, commence par un grondement du piano suggérant les hélices d'un bateau („la joie d'une traversée en mer“, selon Saint-Saëns), puis expose un thème fougueux qui exploite toute l'étendue du clavier. Survient une deuxième mélodie, de caractère léger, reprise par les bois et les cordes tandis que le piano continue ses démonstrations virtuoses. SaintSaëns mêle les deux thèmes, les entrecroise, créant ainsi une tension du plus bel effet dramatique, puis conclut l'oeuvre de manière typique par un grand geste triomphant. Il était probablement satisfait de ce mouvement puisqu'il réutilisa ses thèmes en 1899 dans la Toccata brillante et espiègle qui conclut ses Études pour piano op. 111. [...]" cité des notes de Dominic WELLS, dans une traduction de Daniel FESQUET, publiées en 2018 dans le livret du CD Naxos 8.573478
Magda TAGLIAFERRO et Isaac KARABTCHEVSKY
Camille Saint-Saëns, Concerto pour piano et orchestre no 5 en fa majeur, opus 103, dit „L'Égyptien“, Magda Tagliaferro, piano, Orchestre de la Suisse Romande, Isaac Karabtchevsky, 17 mars 1976, Victoria Hall, Genève