Hector BERLIOZ
„Les Nuits d'été“, six mélodies sur des poèmes
de Théophile Gautier, Op. 7, H 81B
Régine CRESPIN, soprano,
Orchestre de la Suisse Romande
Ernest ANSERMET
septembre 1963, Victoria Hall, Genève
Entre 1834 et 1841, Hector Berlioz mit en musique pour voix et piano six poèmes de son ami Théophile Gautier, publiant l'ensemble sous la forme d'un cycle intitulé „Les Nuits d'été“ (en fait un groupe de mélodies plutôt qu'un cycle unifié). En 1846, il orchestra l'un d'entre eux, „Absence“, puis, dix ans plus tard, les cinq autres, à la demande d'un éditeur. C'est ainsi qu'est né ce qui fut peut-être le premier cycle de chants orchestrés, une forme qui allait atteindre son apogée avec «Das Lied von der Erde» de Gustav Mahler. Berlioz ne s'est bien sûr pas lancé dans une entreprise comparable à la symphonie de chants de Mahler; son cycle „Les Nuits d'été“ est une oeuvre intimiste, dotée d'une orchestration pour cordes et bois inhabituellement sobre. Mais c'est l'une de ses plus grandes réussites. Robert Schumann fut le premier à souligner que c'est par sa mélodie qu'il faut atteindre le coeur de Berlioz; il suggéra même que ceux qui trouvent Berlioz difficile devraient essayer de chanter ses lignes mélodiques — ces longues lignes ondulantes et passionnées qu'aucun autre compositeur n'a jamais reproduites; c'est en elles, disait Schumann, que se révélait l'énigme de Berlioz.
„Les Nuits d'été“ sont imprégnées de la mélodie berliozienne. Pour quiconque connaît ces chants, il est impossible de lire les vers de Théophile Gautier sans entendre les courbes ascendantes et descendantes d'Hector Berlioz. Ce refrain sombre et déchirant de „Sur les lagunes“ „Ah! sans amour s'en aller sur la mer“, ne peut être imaginé que comme un grand cri partant du plus haut de la voix pour descendre jusqu'à ses profondeurs. Et dans la plus parfaite et la plus belle des chansons, „Absence“, Berlioz parvient d'une manière ou d'une autre à réconcilier douleur et sérénité.
Jacques Barzun qualifie „Les Nuits d'été“ de “variations sur le thème du désir“. C'est cela, mais c'est aussi, plus simplement, un hommage à l'art lyrique.
"[...] La première mélodie de la série, “Villanelle“, célébration du printemps et de l'amour, fut dédiée à Louise Wolf, cantatrice de chambre de l'archiduché de Weimar, où Liszt avait assisté à l'exécution d'oeuvres de Berlioz. Elle reflète l'esprit du poème.
„Le Spectre de la Rose“ fut dédié à la contralto de Gotha Anna-Rose Falconi, qu'il avait entendue à Londres; la mélodie était destinée à un concert d'oeuvres de Berlioz donné à Gotha. Le poème, qui plus tard devait inspirer le célèbre ballet de Fokine dansé par Karsavina et Nijinski, raconte le rêve d'une jeune fille où lui apparaît le fantôme d'une rose qu'elle a portée au bal la veille au soir. Pour la version orchestrale, Berlioz ajouta une introduction de violoncelle, flûte et clarinette seuls en sourdine, incluant une harpe dans son orchestration.
“Sur les lagunes“, avec ses textures voilées, teintée de mélancolie, fut dédiée au chanteur de Weimar Feodor von Milde. Le titre original de Gautier était „Lamento“: La chanson du pêcheur, et en effet, l'accompagnement évoque le mouvement des vagues.
L'éloquente „Absence“, dédiée à la cantatrice de Hanovre Madeleine Nottès, qui y avait chanté Marguerite dans son Faust en 1853, implore le retour de la bien-aimée.
Dédiée au ténor Caspari à Weimar, „Au cimetière“, „Clair de lune“, est encore une complainte dont l'intense tristesse est dissipée par „L'Île inconnue“, dédiée à Rosa von Milde de Weimar ; elle met en musique un poème dont le titre original est „Barcarolle“. Cette mélodie évoque l'inaccessible, un endroit où l'amour pourrait être éternel. [...]" cité des notes de Keith ANDERSON, dans une traduction de David YLLA-SOMERS, publiées en 2005 dans le livret du CD Naxos 8.557274.
Les deux oeuvres publiées sur ce disque Decca London OS 5821 furent enregistrées en septembre 1963, dans le Victoria Hall de Genève, Ernest ANSERMET dirigeant “son“ Orchestre de la Suisse Romande, avec la soprano Régine CRESPIN en soliste:
Au recto et au verso de ce disque Decca London OS 5821:
Hector Berlioz, „Les Nuits d'été“, six mélodies sur des poèmes de Théophile Gautier, Op. 7, H 81B, Régine Crespin, soprano, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet, septembre 1963, Victoria Hall, Genève
1. Villanelle 02:23 (-> 02:23)
2. Le Spectre de la rose 07:11 (-> 09:34)
3. Sur les lagunes 06:10 (-> 15:44)
4. Absence 05:28 (-> 21:12)
5. Au Cimetière - Clair de lune 05:46 (-> 26:58)
6. L'Île inconnue 03:46 (-> 30:44)
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1. Villanelle
Quand viendra la saison nouvelle,
Quand auront disparu les froids,
Tous les deux nous irons, ma belle,
Pour cueillir le muguet aux bois.
Sous nos pieds égrenant les perles,
Que l’on voit au matin trembler,
Nous irons écouter les merles siffler.
Le printemps est venu, ma belle,
C’est le mois des amants béni;
Et l’oiseau, satinant son aile,
Dit des vers au rebord du nid.
Oh! viens donc, sur ce banc de mousse
Pour parler de nos beaux amours,
Et dis-moi de ta voix si douce: “Toujours!”
Loin, bien loin, égarant nos courses,
Faisant fuir le lapin caché,
Et le daim au miroir des sources
Admirant son grand bois penché,
Puis chez nous, tout heureux, tout aises,
En panier enlaçant nos doigts,
Revenons, rapportant des fraises des bois.
2. Le Spectre de la rose
Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal.
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal.
Tu me pris encor emperlée
Des pleurs d’argent de l’arrosoir,
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir.
Ô toi, qui de ma mort fut cause,
Sans que tu puisses le chasser,
Toutes les nuits mon spectre rose
À ton chevet viendra danser.
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De Profundis,
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du Paradis.
Mon destin fut digne d’envie,
Et pour avoir un sort si beau
Plus d’un aurait donné sa vie.
Car sur ton sein j’ai mon tombeau,
Et sur l’albâtre où je repose
Un poète avec un baiser
Écrivit : “Ci-gît une rose
Que tous les rois vont jalouser”.
3. Sur les lagunes
Ma belle amie est morte,
Je pleurerai toujours;
Sous la tombe elle emporte
Mon âme et mes amours.
Dans le ciel, sans m’attendre
Elle s’en retourna;
L’ange qui l’emmena
Ne voulut pas me prendre.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour s’en aller sur la mer!
La blanche créature
Est couchée au cercueil.
Comme dans la nature
Tout me paraît en deuil!
La colombe oubliée
Pleure et songe à l’absent;
Mon âme pleure et sent
Qu’elle est dépareillée.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour s’en aller sur la mer!
Sur moi la nuit immense
S’étend comme un linceul.
Je chante ma romance
Que le ciel entend seul.
Ah! comme elle était belle,
Et comme je l’aimais!
Je n’aimerai jamais
Une femme autant qu’elle.
Que mon sort est amer!
Ah! sans amour s’en aller sur la mer!
4. Absence
Reviens, reviens, ma bien-aimée!
Comme une fleur loin du soleil;
La fleur de ma vie est fermée,
Loin de ton sourire vermeil.
Entre nos cœurs quelle distance;
Tant d’espace entre nos baisers.
Ô sort amer ! Ô dure absence !
Ô grands désirs inapaisés !
Reviens, reviens, ma bien-aimée…
D’ici là-bas, que de campagnes,
Que de villes et de hameaux,
Que de vallons et de montagnes,
À lasser le pied des chevaux !
Reviens, reviens, ma bien-aimée…
5. Au Cimetière - Clair de lune
Connaissez-vous la blanche tombe
Où flotte avec un son plaintif
L’ombre d’un if?
Sur l’if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
Chante son chant:
Un air maladivement tendre,
À la fois charmant et fatal
Qui vous fait mal
Et qu’on voudrait toujours entendre;
Un air, comme en soupire aux cieux
L’ange amoureux.
On dirait que l’âme éveillée
Pleure sur terre à l’unisson
De la chanson,
Et du malheur d’être oubliée
Se plaint dans un roucoulement
Bien doucement.
Sur les ailes de la musique
On sent lentement revenir
Un souvenir.
Une ombre, une forme angélique
Passe dans un rayon tremblant
En voile blanc.
Les belles de nuit, demi-closes
Jettent leur parfum faible et doux
Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras:
“Tu reviendras!”
Oh jamais plus, près de la tombe
Je n’irai, quand descend le soir
Au manteau noir,
Écouter la pâle colombe
Chanter sur la pointe de l’if
Son chant plaintif!
6. L'Île inconnue
Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile enfle son aile,
La brise va souffler.
L’aviron est d’ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d’or.
J’ai pour lest une orange,
Pour voile une aile d’ange,
Pour mousse un séraphin.
Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile enfle son aile,
La brise va souffler.
Est-ce dans la Baltique?
Dans la mer Pacifique?
Dans l’île de Java?
Ou bien est-ce en Norvège,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d’Angsoka?
Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
Menez-moi, dit la belle,
À la rive fidèle
Où l’on aime toujours!
Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.