Luigi BOCCHERINI
Concerto pour violoncelle no 9 en si bémol majeur, G 482
(version revisée par Friedrich Grützmacher)
Pierre FOURNIER, violoncelle
Orchestre de la Suisse Romande
Ernest ANSERMET
Concert du 14 novembre 1956, Victoria Hall
La date exacte de la composition du Concerto pour violoncelle no 9 en si bémol majeur, G 482, de Luigi BOCCHERINI n'est pas connue, elle doit s'être située entre la fin des années 1760 et le début des années 1770. Boccherini étant lui-même un excellent violoncelliste, il composa une douzaine de concertos pour cet instrument - voir cette page du site musiqueorguequebec.ca pour une liste (G 474 à G 484 et G 573).
Lors d'un séjour à Paris, en 1767, l'ambassadeur d'Espagne remarqua le jeune Luigi Boccherini, très talentueux et sympathique, et l'invita à Madrid. Boccherini y resta, sous le patronage de l'infant Don Luis. À partir de 1786, il entra au service de Friedrich Wilhelm II de Prusse, qui était un passionné de violoncelle et lui demanda de composer pour son instrument favori. Cependant, cette relation était à distance: Boccherini écrivait des oeuvres (surtout de la musique de chambre) qu’il envoyait ensuite à la cour prussienne. Il n’a donc pas été un musicien de cour présent physiquement à Berlin. Il fut attaché à la cour prussienne pendant une dizaine d'années et dédia de nombreuses oeuvres au roi de Prusse, dont ce concerto si bémol majeur, G 482.
L'oeuvre fut par la suite condidérablement réarrangée par le violoncelliste allemand Friedrich GRÜTZMACHER (1832 – 1903), sans que le monde musical en prenne vraiment conscience: c'est cette version réarrangée qui fut ensuite jouée pendant longtemps. Aujourd'hui, nous savons que Grützmacher fit de nombreuses coupures et modifications dans les 1er et 3e mouvements, remplaça le second mouvement - à l'origine un „Andante grazioso“ - par une version basée sur le 2e mouvement du concerto No 7, G 480, un „Adagio (non troppo) en sol mineur“. Grützmacher inserra en outre ses propres cadences.
Certains qualifièrent par la suite cette version de Grützmacher du terme “affreux pastiche“... Mais malgré qu'elle soit très différente de l'original, c'est toutefois une oeuvre très attractive, qui fit longtemps partie du répertoire de tout les grands violoncellistes.
Une brève description de la version Grützmacher:
Dans le premier mouvement, l’orchestre se consacre principalement à accompagner le “rococo flamboyant“ du violoncelle solo et, après le bref „tutti“ d’ouverture, n’intervient que brièvement en tant que tel. Le premier mouvement s'ouvre donc sur une introduction orchestrale élégante et lumineuse, typiquement classique. Le violoncelle entre ensuite en reprenant et en développant les thèmes avec une virtuosité croissante. L'écriture met constamment en valeur la souplesse de l'instrument: traits rapides, passages dans l'aigu et dialogue raffiné avec l'orchestre.
Malgré son caractère généralement noble et serein, le mouvement alterne des épisodes plus dramatiques et des moments d'une grande grâce mélodique. Dans cette version Grützmacher, la partie soliste est renforcée afin de correspondre davantage au goût romantique du XIXᵉ siècle, culminant dans une brillante cadence avant la conclusion.
Le second mouvement (qui n'est pas celui que Boccherini avait initialement composé pour l'oeuvre: Grützmacher l'a remplacé par une pièce provenant du Concerto pour violoncelle No 7, G.480) est la page la plus lyrique de l'oeuvre. Elle fait preuve d’une simplicité surprenante: le violoncelle chante de longues phrases expressives au-dessus d'un accompagnement discret. Le ton est intime, parfois mélancolique, avec une noblesse retenue qui rappelle l'opéra italien du XVIIIe siècle. Le soliste peut y déployer toute la richesse du timbre du violoncelle, privilégiant le chant et l'expression plutôt que la démonstration technique: aucune touche de brillance ne vient troubler l’atmosphère de cette idylle poétique.
Le finale adopte la forme d'un rondo, caractérisée par le retour régulier d'un refrain principal. Dès le début, l'atmosphère devient plus vive et enjouée. Le thème principal, léger et dansant, revient plusieurs fois entre des épisodes contrastés où le violoncelle déploie une virtuosité étincelante. On notera une section d’une grâce très mendelssohnienne, avec un dialogue aérien en phrases brisées entre le violoncelle et les cordes.
L'esprit général est celui de la vivacité, de l'élégance et du plaisir du jeu instrumental. Les échanges entre le soliste et l'orchestre se font de plus en plus animés jusqu'à une conclusion brillante et triomphante. Comme dans le premier mouvement, Grützmacher accentue l'effet virtuose et ajoute des éléments destinés à mettre davantage en valeur le soliste.
C'est le violoncelliste Maurice GENDRON qui - vers la fin des années 1950 - en retrouva le manuscrit à Dresden, avec trois autres concertos pour violoncelle de Boccherini. En comparant ces oeuvres, il découvrit que le concerto en si bémol, tel qu'il a toujours été joué et enregistré, était en fait un pot-pourri totalement inauthentique des quatre oeuvres, réalisé par Friedrich Grützmacher. Les seconds thèmes des mouvements d'ouverture et de clôture sont totalement différents de ceux que Boccherini écrivit, tout comme la plupart des „tuttis“. Plus important encore, le mouvement lent de Boccherini, l'„Andante grazioso“, fut complètement supprimé par Grützmacher, qui lui substitua l'„Adagio“ d'un concerto en sol majeur. Il est évident que le Concerto en si bémol avait grand besoin d'être restauré...
La restauration du manuscrit original réalisée par Maurice Gendron fut ensuite publiée à Nice chez Delrieu (reprit par la maison d'édition Henri Lemoine); cette édition correspond à une version dite “de concert” ou “de travail” («performing edition»), non strictement «urtext», mais visant à restituer la structure originale du concerto. Pablo Casals et Maurice Gendron en enregistrèrent sa première interprétation pour le label Philips.
L'oeuvre est ici bien entendu interprétée dans la version de Grützmacher, qui était à cette époque la seule connue:
Pierre FOURNIER et Ernest ANSERMET dirigeant l'Orchestre de la Suisse Romande
Luigi Boccherini, Concerto pour violoncelle no 9 en si bémol majeur, G 482 (version revisée par Friedrich Grützmacher), Pierre Fournier, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet, 14 novembre 1956, Victoria Hall