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Johannes BRAHMS
Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 77
Arthur GRUMIAUX, violon
Orchestre de la Suisse Romande
Ernest ANSERMET
27 janvier 1960, Victoria-Hall, Genève

Johannes Brahms conçut son unique concerto pour violon pour - et avec - son ami violoniste virtuose Joseph Joachim. Brahms commença de le composer "[...] pendant l’été 1878, lors d’un séjour à Pörtschach (Wörthersee), en Autriche. Après avoir annoncé le 21 août à son ami Joachim qu’il allait lui faire parvenir «une série de passages pour le violon», le compositeur lui envoie le lendemain même une partie de soliste autographe. Elle comprend le 1er mouvement ainsi que le début du finale, celui-ci étant avec ses nombreux passages en doubles cordes particulièrement difficile du point de vue technique. Comme le signale Brahms à son ami dans une lettre d’ac­com­pa­gne­ment, l’oeuvre se composait initialement de quatre mouvements, car en plus du mouvement lent initial – qui n’avait apparemment rien à voir avec celui édité ul­té­rieu­rement –, il était prévu un Scherzo. [...]" Michael STRUCK, Kiel, été 2005, cité du texte publié dans la préface de l'édition HENLE de ce concerto, un texte extrêmement inté­res­sant et détaillé.

Suivent de nombreuses discussions et correspondances entre les deux musiciens:

"[...] D’octobre à décembre 1878, Brahms travaille avec énergie à son Concerto [...] et discute en même temps avec Joachim en ce qui concerne la date de la création. Le 23 octobre, il s’oppose encore au plan déjà envisagé précédemment, selon lequel l’oeuvre pourrait se jouer à l’occasion du Concert du Nouvel An 1879 de Leipzig, justifiant son opposition par le fait qu’il «n’aime pas être pressé pour écrire et jouer», d’autant plus qu’il avait «tout de même trébuché sur l’Adagio et le Scherzo». Le 10 décembre, le compositeur informe Joachim qu’il a remplacé les mouvements centraux par un «pauvre Adagio» – le mouvement lent définitif – et il se déclare prêt à céder l’oeuvre à Joachim pour sa tournée en Autriche-Hongrie, en janvier 1879. C’est à la mi-décembre seulement qu’il donne enfin son consentement pour une création à Leipzig, le 1er janvier 1879, ce que Joachim accepte avec grande joie mais aussi avec certaines réserves en raison des «difficultés vraiment inhabituelles» de la partie de soliste. (Il lui restait aussi à élaborer la cadence de soliste prévue par Brahms vers la fin du 1er mouvement mais dont il avait laissé au soliste la réalisation propre.) [...]" Michael STRUCK référencié plus haut.

C'est donc au Gewandhaus de Leipzig, le 1er janvier 1879, que l'oeuvre fut donnée en première audition, sous la direction du compositeur, avec Joseph Joachim en soliste:

"[...] Joachim joue une version provisoire de sa cadence, qu’il élaborera plus avant dans le contexte des deux concerts de Pest et de Vienne. C’est ainsi qu’après la première du Concerto à Vienne, Brahms relate que la cadence est «devenue si belle que le public a applaudi dans ma coda.» (Johannes Brahms im Briefwechsel mit Heinrich und Elisabet[h] von Herzogenberg, 1er vol. [= Brahms-Briefwechsel I], p. 90). Lors des décennies suivantes, Joachim continue manifestement de s’occuper de la cadence et il la publie finalement chez Simrock en 1902, donc cinq ans après la mort du compositeur. [...]" Michael STRUCK référencié plus haut.

«« Le premier mouvement - Allegro non troppo - s'ouvre sur une longue introduction orchestrale présentant le thème principal, une mélodie fluide construite principalement autour de l'accord de ré majeur. Le violon solo fait son entrée à la 90e mesure avec un thème fleuri qui s'inspire de l'introduction orchestrale. Le thème principal du mou­ve­ment survient après de nombreuses mesures d’accords brisés et d’harmoniques joués par l’instrument soliste: une expression chaleureuse et fluide qui élève l’auditeur et l’entraîne jusqu’à la toute fin du mouvement. Si le violon soliste joue un rôle vé­ri­ta­ble­ment virtuose dans ce premier mouvement, il s’intègre avec ingéniosité à la texture de l’accompagnement orchestral pour former une riche mosaïque d’une splendeur tonale.

Le second mouvement – Adagio – est une charmante pastorale qui s'articule autour d'une mélodie plaintive et tendre, introduite par les hautbois, développée par l'or­ches­tre et finalement reprise par l'instrument soliste. Dans l'ensemble, ce mouvement reflète la merveilleuse intimité de la musique de chambre de Brahms, même si le caractère concertant de la musique transparaît tout au long du morceau. L'un des aspects les plus intéressants de ce mouvement réside dans la manière dont l'instrument soliste reprend le thème et le développe dans une sorte de fantaisie libre.

Le finale - Allegro giocoso - est l’une des créations les plus brillantes de Brahms. C’est une musique profondément joyeuse, marquée par la même énergie rythmique et la même liberté stylistique que l’on retrouve dans les Danses hongroises du compositeur; en effet, elle est imprégnée d’un esprit folklorique et s’inspire sans aucun doute de l’in­té­rêt que portait Brahms à la musique tzigane. Le thème principal est immédiatement ex­po­sé par l'instrument soliste et l'orchestre, le soliste portant le thème en tierces et en quintes. Même dans les moments les plus doux de ce mouvement, ainsi que dans ses sections solistes les plus éblouissantes, l'intégrité sobre et la fibre solide du génie du compositeur transparaissent. »» traduit des notes (non créditées) publiées au verso de la pochette du disque MMS 2007.

L'interprétation proposée ici provient d'un concert donné le 27 janvier 1960, qui fut diffusé en direct sur l'émetteur de Sottens:

Montage d'extraits de la revue Radio Je Vois Tout du 21 septembre 1960, page 36
Programme du concert du 27 septembre 1960 tel que diffusé
en direct sur l'émetteur de Sottens - Montage d'extraits de la
revue Radio Je Vois Tout du 21 septembre précédent, en page 36
William RIME le présenta dans cette même revue, même page:

"[...] Il serait vain de présenter à nos auditeurs les deux personnalités animatrices du concert de ce soir.

Le programme toutefois appelle quelques commentaires. Il sera notamment intéressant de noter les réactions du violoniste Arthur Grumiaux en présence du «Concerto en ré majeur» de Brahms. Disposant d'une technique à toute épreuve, le soliste de ce soir, qui est l'un des plus brillants archets de notre temps, nous donnera vraisemblablement une exécution plus dépouillée de cet ouvrage. En raison de son tempérament, Arthur Grumiaux ne manquera pas d'éviter certaines lourdeurs qu'un romantisme trop appuyé laisserait apparaître; nous l'écouterons donc avec un plaisir particulier.

Le maître Ernest Ansermet a, pour sa part, inscrit, en seconde partie de son programme, deux œuvres que nous entendrons avec la plus vive attention.

La «Symphonie en trois mouvements» de Strawinsky, écrite entre 1944 et 1945, s'impose par la vigueur de sa matière symphonique et une richesse d'invention qui, en certains passages de son premier mouvement, n'est pas sans rappeler le «Sacre». Le piano et la harpe sont mis en évidence et leur rôle important apparaît sous un jour original et peu habituel. L'Andante se distingue par son écriture où un élément mélodique, qui parait ne jamais vouloir se développer pleinement, est soutenu par un fond sonore extrêmement ample et généreux. Enfin, précédé d'un interlude de quelques mesures, le Finale est basé sur un mouvement de marche qui sert, à deux reprises, à introduire un «Presto» dont le déchaînement est proprement éblouissant et frénétique.

«Iberia», de Claude Debussy, terminera le concert. Ces pages, écrites en 1909, font partie des «Images» pour orchestre. À leur sujet, le regretté musicologue neuchâtelois Willy Schmid écrivait entre autres: «On ne trouvera point ici un album de photographies d'Espagne; on chercherait en vain une donnée, un programme dans ce morceau qui se compose de trois parties.»

Si le premier tableau est tout de mouvement, le deuxième, les «Parfums de la nuit», est en durée et en profondeur. Nuit chaude, d'où montent, dans un frémissement mystérieux, des voix singulièrement expressives, pénétrantes, lourdes de langueur ou vibrantes et passionnées, se détachant dans la frissonnante rumeur de cette nuit féerique. Le «Matin d'un jour de fête», troisième tableau, vient dissiper la troublante magie de ce concert nocturne. Le son d'une cloche, et, dans le lointain, le rythme d'une marche alerte et joyeuse annoncent la fête et le cortège, dont la vision fantasque passe rapidement.»

On sait l'art d'Ansermet à faire revivre la magie debussyste; il n'est donc pas besoin d'en dire davantage pour tenter nos auditeurs.
[...]"

Cité du compte-rendu de Jean-Claude JACCARD publié dans La Feuille d'Avis de Lau­san­ne du 27 mars 1960 en page 3:

"[...] «Le Corsaire», ouverture opus 21, est un exemple de l’habileté de Berlioz dans l’art difficile de l’orchestration. Morceau de bravoure, au pittoresque un peu facile, aux effets parfois grandiloquents, il a cependant une réelle beauté «visuelle», qui tient à la richesse de la palette instrumentale. Il y a au début un passage plein d’effusion lyrique, où les étirements des cordes font penser à Wagner. «Le Corsaire» a été esquissé en 1830 et terminé seulement vingt ans plus tard.

Cette page haute en couleurs ouvrait le septième concert de l’abonnement, lundi. Elle fut brillamment interprétée, avec une rare justesse de ton, Ernest Ansermet dirigeant avec verve.

Arthur Grumiaux était le soliste du «Concerto en ré majeur», de Brahms. On a beau­coup admiré sa fine sonorité, un peu ténue parfois (c’est le «reproche» qu’on lui fait souvent), mais moelleuse et chaude. Grumiaux joue tout simplement, pourrait-on écrire, sans aucune «mise en scène». Son art est fait de concentration, de méditation et de pureté technique absolue. Au contact de Clara Haskil, dans l’inoubliable duo qu’il a formé avec elle, il s’est encore élevé.

Un grand classique

Le concerto de Brahms est devenu chez nous, après l’Allemagne, après l’Autriche, un grand classique du répertoire. On commence à l’entendre beaucoup ces temps. Il serait peut-être sage d’en laisser reposer un peu les très grandes beautés, afin qu’on les sa­vou­rât de nouveau avec une émotion rajeunie, sans quoi les plus sincères enthousiasmes pourraient tiédir. On y est attaché pour des raisons différentes de celles qui retiennent l’adhésion au concerto de Beethoven, par exemple, dont celui de Brahms a souvent été rapproché et dont il n’a pas la flamme héroïque (cela ne veut pas dire qu’il soit dépourvu de sentiment héroïque. Le dernier mouvement est au contraire tra­ver­sé d’un souffle d’épopée). Ce qui séduit chez Brahms, c’est ce merveilleux équilibre de la construction, cette solidité si rassurante, cette «vastité» point du tout nébuleuse mais au contraire bien réelle, dont on est saisi dès la longue introduction symphonique de cette «symphonie avec violon principal», comme le «Concerto en ré» a été appelé. On sent, comme dans les quatre symphonies, la lente maturation d’un inteuse travail intérieur et le bonheur, la puissance sûre et calme de l’éclosion.

L’accompagnement de l’orchestre ne nous a pas toujours paru tout à fait au point. Il y a des entrées dont la synchronisation avec le soliste ne fut pas absolue. On a aussi relevé ici et là quelques lourdeurs et un certain «flou» dans un ou deux passages du dernier mouvement. D’une façon générale, la grande envolée de la fin aurait pu êtré plus brillante et plus nerveuse. Nous avons eu l’impression d’une certaine lassitude, de la part du chef. Mais peut-être est-ce nous qui nous trompons. Nous gardons le souvenir d’in­ter­pré­ta­tions de ce concerto plus vibrantes et «grandioses», mais sans aucun pathos.

Eclatante «revanche»

Ernest Ansermet et son orchestre devaient cependant prendre une éclatante «re­van­che» dans la difficile «Symphonie no 3», d’Igor Strawinsky, qui n’a que trois mou­ve­ments. Nous le disons en pensant à l’interprétation, bien plus qu’à l’accueil fait à cette oeuvre par un public peu réceptif. On sait qu’Ernest Ansermet est l’un des plus chauds défenseurs de la musique de Strawinsky. Il la comprend comme peu de ses confrères savent le faire. Aussi n’est-il point surprenant qu’il ait dirigé la «Symphonie no 3» (écrite en 1944-45 et dédiée à la «New York Philharmonie Society») avec ce feu qui le saisit quand il se fait l’avocat de la musique contemporaine en général. La «Symphonie no 3» n’est pas de la musique «agréable» à l’oreille. Loin de là! Les stridences, et les dissonances agressives, au paroxysme de la tension et du fortissirtio, y sont jetées pres­que à plaisir, un peu en vrac semble-t-il. Comme dans le «Sacre du printemps» dont elle est pourtant éloignée par près de quarante années, Strawinsky témoigne d’une puissance inouïe, sans recourir à des moyens exceptionnels si l’on songe à la simplicité de la structure orchestrale. Son génie déborde de vitalité.

Le premier mouvement de la symphonie est construit fort simplement et repose sur la répétition obstinée des mêmes rythmes, dans une allure «motorisée» évoquant la marche d’une locomotive à vapeur. Le deuxième constitue une sorte de repos, une suspension, où les choses apparaissent à travers un voile, en lointaines demi-tèintes. Les forces barbares et primitives reviennent à i’assaut dans le dernier, jusqu’à la péroraison explosive et fracassante. L’art de Strawinsky est difficilement analysable, tant il est généreux, vaste et complexe. L’audition de la «Symphonie no 3» (pour nous, la première) a permis d’en apercevoir un nouvel aspect, sinon d’y adhérer spon­ta­né­ment, et de voir que Strawinsky, malgré les compromis que les puristes lui ont re­pro­chés et malgré la forme un peu hybride de cette oeuvre, demeure un des plus grands compositeurs de notre temps, à coup sûr un des plus originaux et des plus in­dé­pen­dants. Ce que l’OSR et son chef firent de cette symphonie méritait beaucoup plus que les applaudissements polis d’une bonne partie de l’auditoire...

Iberia de Debussy

Le «pont» fut solidement rétabli entre la scène et la salle pendant l’exécution, mer­veil­leuse de finesse et de sensualisme coloré, d’«Ibéria» (no 2 des «Images pour or­ches­tre»), de Debussy. Ici, évidemment point de difficulté pour l’auditeur. On est en plein impressionnisme musical, le plus délicat, le plus raffiné. Cette fois, le public applaudit longuement et sans réserves.
[...]"

L'interprétation du concerto de Brahms:

Ernest ANSERMET, Tribune de Genève 1964, et Arthur GRUMIAUX, photo de presse Philips
Ernest ANSERMET, Tribune de Genève 1964,
et Arthur GRUMIAUX, photo de presse Philips
Johannes Brahms, Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 77, Arthur Grumiaux, violon, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet, 27 janvier 1960, Victoria-Hall, Genève

        1. Allegro non troppo                         20:22 (-> 20:22)
        2. Adagio                                     08:21 (-> 28:43)
        3. Allegro giocoso ma non troppo vivace       07:24 (-> 36:07)

Provenance: Radiodiffusion

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1. Allegro non troppo


2. Adagio


3. Allegro giocoso ma non troppo vivace