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Joseph HAYDN
Symphonie No 88 en sol majeur
Orchestre de la Suisse Romande
Ernest ANSERMET
31 août 1960, Pavillon de Montreux

Dans la chronologie établie en 1990 par James WEBSTER, cette symphonie est la 1ère du groupe de symphonies qu'il nomma «Apotheosis of the Chamber Symphony»:


Traduit des notes de H. C. Robbins Landon publiées en 1972 dans le livret du 5e volume de l'intégrale enregistrée sous la direction d'Antal Dorati:

«« Cette symphonie très populaire est un mélange parti­cu­liè­rement réussi de gaieté et de grande force intellectuelle: à cet égard, elle s'apparente étroitement à la n° 92, ce qui explique peut-être le succès particulier de ces deux oeuvres. Avant de passer au corpus de la symphonie n° 88, nous tenons à souligner une innovation frappante, ou plutôt une double innovation: la symphonie commence par l'habituelle notation “légère“ de Haydn, c'est-à-dire sans trompettes ni tambours.

À cette époque, il n'était en effet pas habituel d'avoir des trompettes et des tambours dans une symphonie en sol majeur, ceci pour des raisons purement techniques: les trompettes en sol (appelées “trompettes anglaises“) étaient trop aiguës, et l'alternative, qui consistait à utiliser des trompettes en do, limitait considérablement les possibilités des trompettes. La Sym­pho­nie n° 54 de Haydn, qui comporte des trompettes et des timbales en sol, fut à l'origine, en 1774, composée sans ces instruments; on pense aujourd'hui (1971) que Haydn les a ajoutés lorsqu'il introduisit la symphonie en Angleterre.

Ainsi, à Paris en 1788, personne n'aurait pu s'attendre à entendre des trompettes et des timbales dans une symphonie en sol majeur, et les spectateurs ont dû être très surpris de les voir rester patiemment assis à l'arrière de la scène pendant tout le premier mouvement. Lorsque le second mouvement, en ré, commença, ils se sont sans doute encore demandé ce que ces instruments faisaient à l'arrière de la scène, car dans les mouvements lents des symphonies, les trompettes et les tambours n'étaient presque jamais utilisés; Haydn, de même que Mozart, ne l'avaient jamais fait avant 1783.

Leur étonnement en entendant les trompettes et les tambours entrer après quarante mesures du mouvement lent a donc dû être considérable, comme nous nous sommes efforcés de l'expliquer. C'est la première symphonie de Haydn avec un mouvement lent à les utiliser. La première (et dernière) de Mozart se trouve dans la Symphonie de Linz K.425 (1783), mais les Parisiens n'en avaient jamais entendu une note et ne l'entendraient pas avant de nombreuses années; les Viennois la connaissaient, et Haydn aussi, peut-être. De nombreuses années plus tard, dans l'Allgemeine Musikalische Zeitung de Leipzig, on peut lire l'effet considérable produit par l'introduction des trompettes et des timbales dans les mouvements lents de Haydn et Mozart - même en 1798, les gens s'en souvenaient encore. C'est le genre de chose qu'il serait bon de garder à l'esprit, car nos oreilles, habituées aux huit cors, trois trompettes et tubas de la musique romantique allemande, et aux deux paires de timbales de la Walkyrie de Wagner, n'entendent presque plus cette innovation.

Si quelqu'un voulait savoir pourquoi Haydn a écrit des introductions lentes pour la plupart de ses dernières symphonies, il pourrait essayer de jouer ce premier mouvement sans l'Adagio. L'introduction est particulièrement nécessaire dans les mouvements où la section rapide commence piano, et vous remarquerez que c'est le cas dans les symphonies n° 84, 85, 86, 88, 90, 91 et 92: toutes leurs sections rapides commencent doucement. À l'inverse, les autres symphonies, les n° 82, 83, 87 et 89, commencent toutes forte.

Le thème d'ouverture, par exemple, de l'Allegro de la n° 88 est trop délicat, trop “fragmenté“ pour surgir de nulle part. Ce premier mouvement est sans aucun doute un tour de force intellectuel de premier ordre. Dans des notes de ce genre, nous ne pouvons tenter de décrire comment les thèmes et leurs accompagnements sont étroitement liés. Les lecteurs intéressés peuvent approfondir la question dans notre ouvrage sur les symphonies de Joseph Haydn (Londres, 1955, p. 412 et suivantes) et dans le nouveau livre provocateur de Jan La Rue, Guidelines for Style Analysis (New York, 1970, p. 161 et suivantes). Comme toutes les oeuvres de Haydn présentant une grande complexité formelle, vous pouvez l'écouter avec beaucoup de plaisir sans avoir recours à une telle analyse; mais nous tenons à souligner que le public parisien de 1788 était très cultivé sur le plan musical et qu'il comprenait et appréciait sans aucun doute le côté intellectuel de cet Allegro.

Le grand mouvement lent, dont Brahms aurait dit “Je veux que ma Neuvième Sym­pho­nie sonne comme ça“, est un mouvement de variations construit sur l'un des hymnes de Haydn et marqué Largo. Parmi ses nombreuses caractéristiques spectaculaires, on trouve une orchestration brillante: ce que les Allemands appellent “durchbrochen“, “brisé“, qui signifie le contraire de massif. Cette partition finement ciselée annonce le thème au hautbois solo, soutenu une octave plus bas par le violoncelle solo et accompagné par le basson solo, le deuxième cor, l'alto et la ligne de basse. L'effet est aussi original que le Prélude de Tristan si nous accordons nos oreilles à l'année 1788, ce qui est certes difficile près de deux cents ans plus tard. La manière dont Haydn enrichit progressivement le thème au fur et à mesure que le mouvement avance est une merveille à contempler. De toutes les symphonies évoquées dans ce livret, c'est celle-ci qui nécessite le plus que l'auditeur la suive à l'aide d'une partition.

Le Menuetto, en sol, avec des trompettes en do et des timbales en sol grave et ré, est une scène tirée de Bruegel: des paysans dansant autour de tonneaux de vin et de tables grognant sous le poids des festins de la moisson. Si quelqu'un veut connaître la différence, en un mot (ou plutôt en un menuet), entre Haydn et Mozart, qu'il compare cette peinture riche et terre-à-terre avec la sophistication fantastique du troisième mouvement de la Symphonie Jupiter, tous deux écrits à un an d'intervalle. Dans le n° 88, pour célébrer l'entrée des timbales dans le monde fermé du sol majeur, il y a un petit solo soigné à deux endroits (mesures 11f., 41f.). Dans le Trio, le banquet est terminé et beaucoup de vin a été consommé: les cornemuses arrivent, bourdonnant pour les couples somnolents sous le soleil de l'après-midi. C'est une autre peinture aux couleurs vives, aussi terre-à-terre que le menuet lui-même. Marie-Antoinette l'aura adoré: cela lui aura rappelé le Petit Trianon. Mais tout le monde l'aura aimé, y compris les paysans.

Le finale est l'un des mouvements les plus complexes, mais aussi les plus brillants, que Haydn ait jamais composés: un rondo-sonate qui rend parfaitement hommage à la prédilection des Viennois pour allier intelligence et beauté. Remarquez dans la section de développement comment, après être revenu à la tonalité tonique comme dans un rondo, Haydn se lance soudainement dans un canon fortissimo entre les cordes aiguës et graves qui se poursuit, sous nos yeux fascinés et nos oreilles ravies, mesure après mesure: c'est certainement l'un des grands exploits contrapuntiques de la symphonie classique viennoise. »»

Ernest ANSERMET, env.1965, photo de presse DECCA publiée e.a. dans l'album Decca London CM 9438
Ernest ANSERMET, env.1965, photo de presse DECCA
publiée entre autres dans l'album Decca London CM 9438
L'enregistrement proposé sur cette page provient du concert d'ouverture du Festival de Montreux 1960 avec l'Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de son chef fondateur Ernest ANSERMET - c'était sa rentrée sur scène après une longue période de maladie.


Le concert fut diffusé en direct sur l'émetteur de Sottens:


Cité des compte-rendus d'Henri JATON et d'Hermann LANG publiés dans La Tribune de Lausanne du 1er septembre en page 3 resp. dans la Nouvelle Revue de Lausanne du 2 septembre 1960 en page 35:

"[...] Divers éléments conféraient à cette séance inaugurale du Septembre musical de Montreux un éclat et un intérêt particuliers. Tout d’abord, il n’était pas un seul auditeur de la grande salle des concerts montreusienne, qui n’eût éprouvé infiniment de joie à retrouver Ernest Ansermet à son pupitre de direction, après plusieurs mois d’absence, due à un malaise aujourd’hui heureusement conjuré.

D’autre part, la contribution de l’Orchestre de la Suisse romande à ce concert d’ouverture du festival attestait, une fois de plus, en quelle estime est tenu le bel ensemble créé naguère par Ernest Ansermet, et qui peut, actuellement, soutenir une comparaison flatteuse, avec les formations symphoniques européennes les plus réputées.

À ce même niveau où se trouvent placées les valeurs musicales exceptionnelles, nous retrouvions Clara Haskil, interprète favorite de nos auditoires romands, et qui nous arrivait, tout auréolée encore du succès triomphal qu’elle vient de remporter au Festival de Lucerne, en compagnie d’Arthur Grumiaux.

Enfin, le programme même du concert obéissait à une judicieuse ordonnance, capable de requérir notre pleine satisfaction, puisque nous assistions, sous la conduite d’Ansermet, à une manière d’évolution instrumentale débutant avec la Symphonie No 88 en sol majeur de Joseph Haydn, se poursuivant par le IIIe Concerto en ut mineur de Beethoven, et s’achevant avec le Concerto pour orchestre de Bela Bartok.

Ainsi donc, trois styles étaient évoqués, illustrés les uns et les autres par des témoignages particulièrement caractéristiques.

De la Symphonie No 88 de Joseph Haydn, que pourrait-on dire qui n’ait déjà été dit? Sinon qu’elle nous fournit l’exemple typique de la symphonie “classique“, ayant atteint à son statut formel déterminé.
[...]" Henri JATON

"[...] Atmosphère de fête. Visages brunis, mains qui se cherchent et s'étreignent. Les rumeurs de l’été finissant viennent battre cette foule qui palpite encore des félicités du plein air, heureuse de participer, après un long silence, aux rites qu'accompagnent l'amour, le culte de la musique. Une immense ovation s'élève à l'adresse d'Ernest Ansermet, lui aussi halé par le soleil, qui, d'un pas allègre, se faufile parmi les musiciens et monte au pupitre.

Et tout de suite, c'est un éclatement de santé avec la Symphonie en sol majeur No 88 de Haydn, donnée avec une pointe de verdeur rustique qui n’est pas pour déplaire dans cet ouvrage où abondent les beautés étonnantes, où, notamment dans le Trio du menuet, semble monter du fond des siècles la rumeur des tribus campées dans la pusta hongroise.

Cette sonorité dense, mordante, incisive des cordes de l'OSR, des violons en particulier, comme rebroussée par la bise de Genève, on la reconnaîtrait entre mille. Il y manque le miel, la caresse des orchestres viennois, italiens ou polonais.

Mais toute la probité helvétique transparaît dans cette interprétation, solide, lucide, par moment un tantinet didactique, où toutefois l'on surprend un brin d'effilochement dans les finales du Largo, solennel comme un hymne anglais, que les violoncelles exposent avec une noble plénitude. Un peu trop de sagesse, de pondération; peut-être, dans l'extraordinaire Finale, où pétille toute l'exubérance italienne, où apparait déjà le plus surprenant Beethoven, et que l'on voudrait saupoudrer d'un grain de folie.
[...]" Hermann LANG

Ernest ANSERMET, un portrait fait par Godfrey MacDomnic, env. 1968, publié entre autres en couverture de l'ouvrage «Conversations with conductors», Robert Chesterman, Robson Books, 1976
Ernest ANSERMET, un portrait fait par Godfrey MacDomnic, env. 1968, publié entre autres en couverture de l'ouvrage «Conversations with conductors»
Robert Chesterman, Robson Books, 1976
Joseph Haydn, Symphonie No 88 en sol majeur, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet, 31 août 1960, Pavillon de Montreux

   1. Adagio - Allegro                 05:29 (-> 05:29)
   2. Largo                            06:23 (-> 11:52)
   3. Menuetto - Trio                  04:25 (-> 16:17)
   4. Finale. Allegro con spirito      03:13 (-> 19:30)

Radiodiffusion, archives Radio Suisse Romande

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1. Adagio - Allegro
2. Largo
3. Menuetto - Trio
4. Finale. Allegro con spirito