Wolfgang Amadeus MOZART
Symphonie No 35 en ré majeur dite "Haffner", KV 385
Orchestre de la Suisse Romande
Ernest ANSERMET
24 octobre 1955, Victoria Hall, Genève
Sur la genèse de cette Symphonie No 35 en ré majeur, KV 385, adapté des notes de Neal Zaslaw (dans une traduction de Nina Lesieu) publiées en 1983 dans „Mozart et la symphonie de son temps“, livret du coffret „L'Oiseau Lyre“/Decca, Volume 6, D172D 4 (symphonies de Mozart enregistrées par «The Academy of Ancient Music» sous la direction de Christopher Hogwood).
Les circonstances qui entourent la naissance de la symphonie «Haffner» de Wolfgang Amadeus MOZART sont mieux connues que celles de toute autre de ses symphonies. Vers le milieu de juillet 1782, Léopold MOZART écrivit à son fils lui demandant une symphonie pour les fêtes qui seraient données à l'occasion de l'anoblissement de son ami d'enfance «Siegmund HAFFNER der Jüngere». Le 20 juillet, Wolfgang répondit:
« Actuellement, je n'ai pas peu de travail. Par dimanche en huit, il me faudra avoir orchestré mon opéra (L'Enlèvement au sérail, K.384) pour harmonie, sinon quelqu'un le fera avant moi et en prendra le profit. Et maintenant il faut que je fasse une nouvelle symphonie! Comment voulez-vous que j'y arrive? Vous ne vous figurez pas combien il est difficile d'arranger une oeuvre pour instruments à vent, pour qu'elle convienne à ces instruments et pourtant ne perde rien de son effet. Eh bien! il faut que j'y passe la nuit, il n'y a rien d'autre à faire, et c'est à vous, mon cher père, que je la sacrifie. Vous recevrez quelque chose de moi par toutes les postes. Je vais travailler aussi vite que possible et, autant que la hâte le permet, bien travailler. »
Wolfgang Amadeus Mozart avait tendance à faire bien des choses à la dernière minute, quitte à se trouver des excuses auprès de son père, mais dans ce cas ses protestations semblent justifiées: il venait juste de terminer la rude tâche de mettre sur pied son nouvel opéra, l'Enlèvement au sérail, dont la première fut donnée le 16 juillet, le 23 juillet, il déménageait de son logis en vue de son prochain mariage. Le 27 juillet, il écrivit à son père:
« Vous allez ouvrir de grands yeux en voyant seulement le 1er allegro. C'est tout. C'était vraiment impossible de faire autre chose. J'ai dû faire en grande hâte une sérénade [sans doute le KV 375], mais seulement pour harmonie, sinon j'aurais pu l'utiliser pour vous aussi. Mercredi, le 31, j'enverrai les deux menuets, l'andante et le dernier mouvement. Si je peux, j'enverrai aussi une marche, ou bien il faudra que vous utilisiez celle de la musique Haffner [sérénade Haffner KV 250], qui est tout à fait inconnue. J'ai fait ma symphonie en ré majeur parce que c'est ce que vous préférez. »
Le 31 juillet Mozart n'était toutefois pas plus avancé...
« Vous verrez que l'intention y est. Seulement à l'impossible nul n'est tenu. Je me refuse à griffonner quelque chose d'indigne. Je ne peux donc vous envoyer toute la symphonie avant la prochaine poste. Je peux vous envoyer le dernier mouvement, mais je préfère faire une seule expédition, cela coûtera moins cher. Ce que j'ai déjà envoyé a coûté trois gulden. »
Le 4 août, Mozart épousait Constance à Vienne, sans avoir reçu le consentement paternel qui arriva de mauvaise grâce le lendemain. Quelque part entre ces deux dernières dates, 31 juillet et 4 août, Mozart dut avoir terminé et expédié les autres mouvements de la symphonie, car le 7 août, il écrivit à son père:
« Je vous envoie une courte marche [probablement K.408, No. 2]. J'espère seulement que tout arrivera à temps, et que cela vous plaira. Le premier allegro doit être joué avec fougue; le dernier, aussi vite que possible. »
Comme la lettre de Léopold relatant la fête donnée à l'occasion de l'anoblissement du jeune Haffner s'est perdue, nous ne savons pas à quelle date précise celle-ci fut tenue, ni si la symphonie arriva à temps; il semble que non, puisque dans une lettre ultérieure (celle du 5 février, ci-dessous) Mozart ne sait pas si les voix ont été copiées ou non. Quoi qu'il en soit, à une date antérieure au 24 août, Léopold dut avoir félicité son fils car Mozart lui répondit ce jour-là qu'il était «ravi que la symphonie vous ait plu».
Quelque trois mois plus tard, le 4 décembre, Wolfgang écrivit à son père lui demandant la partition de la symphonie, mais... pas de réponse... Quand il devint évident que la lettre s'était égarée, Mozart écrivit de nouveau, le 21 suivant, résumant les termes de sa demande: «Quand vous en aurez l'occasion, ayez la bonté de m'envoyer la nouvelle symphonie que j'écrivis pour Haffner à votre demande; il me la faut avant le carême, pour que je puisse la jouer à mon concert.»
Le 4 janvier, il renouvella sa demande, priant son père de lui envoyer soit la partition, sinon les voix séparées qui lui seront aussi utiles. Le 22 il revint encore à la charge, et le 5 février son ton devint plus pressant: «... aussitôt que possible, car mon concert doit avoir lieu le troisième dimanche de carême, c'est-à-dire le 23 mars, et je dois avoir plusieurs copies faites.Je pense donc que si vous ne les avait pas fait copier, il vaudrait mieux me renvoyer la partition orchestrale telle que je vous l'ai envoyée; mais avec le menuet.»
Léopold était habituellement très exact en ces matières; son retard ne peut s'expliquer que par la colère et la déception que lui causa le mariage de son fils. Enfin le 15 février, Mozart pouvait écrire: «Merci de tout coeur pour l'envoi de la musique... Ma nouvelle symphonie Haffner m'a stupéfait; je ne me souvenais d'aucune note. Elle doit faire bon effet.»
Mozart révisa la partition envoyée de Salzbourg: il écarta la marche, élimina un des menuets, supprima les reprises des deux sections du premier mouvement, et, à l'orchestration existante des premier et dernier mouvements, ajouta deux flûtes et deux clarinettes surtout pour renforcer les tuttis.
L'„académie“ (ainsi appelait-on les concerts par abonnement à Vienne) eut lieu le dimanche 23 mars au «Burgtheater». Mozart fit ainsi son rapport à son père:
« ... le théâtre était plein à craquer, et toutes les loges étaient occupées. Mais ce qui m'a fait le plus de plaisir était la présence de Sa Majesté l'Empereur, et comme il était content! Et comme il m'a applaudi! Son habitude est d'envoyer de l'argent à la recette avant d'aller au théâtre, sinon j'aurais été entièrementen droit de compter sur une plus large somme, car réellement sa satisfaction était sans bornes. Il envoya 25 ducats.»
Une revue de presse confirme les dires de Mozart:
«Le concert fut honoré d'une affluence exceptionnellement grande, et les deux nouveaux concertos et autres fantaisies que M. Mozart joua sur le pianoforte reçurent les plus vifs applaudissements. Notre Monarque qui, contre son habitude, honora de sa présence tout le concert, et toute l'assistance lui décernèrent à l'unanimité de tels applaudissements qu'on n'avait jamais rien entendu de pareil. La recette du concert se serait élevée à 1600 gulden.»
La symphonie «Haffner» figure parmi les six que Mozart voulait faire imprimer en 1784, et elle sortit en effet l'année suivante à Vienne sur les presses d'Artaria, dans une version à quatre mouvements sans flûtes ni clarinettes. L'orchestration complète parut à Paris - publiée par Sieber avec une page de titre portant «Du répertoire du Concert spirituel»; il semble en effet que la symphonie «Haffner» ait été jouée au Concert spirituel du 17 avril 1783. L'oeuvre connut une large diffusion mais Mozart la mit tout de même en 1786 dans les onze vendues au prince von Fürstenberg «pour être jouées seulement à sa cour».
Victoria Hall de Genève, programme du concert du 24 octobre 1955 retransmis en direct
par la Radio Suisse Romande, montage d'extraits de la revue Radio Je vois tout
La symphonie «Haffner» de MOZART fut donnée en première partie de ce concert festif "[...] organisé par la Ville de Genève et Radio-Genève à l'occasion du 10e aniversaire de l'Organisation des Nations Unies [...]" avec l'Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de son chef-fondateur Ernest ANSERMET.
Le compte-rendu de Franz WALTER - publié le lendemain dans le Journal de Genève - était bien sûr dominé par l'oeuvre de Frank MARTIN, la symphonie de MOZART n'étant que mentionnée tout à la fin:
"[...]
AU VICTORIA HALL - Reprise d'«In Terra Pax» de Frank Martin
À l'occasion du dixième anniversaire de l'Organisation des Nations Unies, la Ville de Genève et Radio-Genève avaient organisé un concert par invitation au Victoria Hall, avec la participation de l'Orchestre de la Suisse Romande, sous la direction d'Ernest Ansermet, d'un groupe de solistes et d'un important effectif choral. Les organisateurs avoient eu la très heureuse idée de choisir à cette occasion comme partie principale du programme l'oratorio de Fronk Martin «ln Terra Pax», dont la première audition fut donnée à Genève il y a une dizaine d'années. On se rappelle peut-être que cette oeuvre, commandée par Radio-Genève à Frank Martin, fut enregistrée peu avant la fin de 1a guerre pour être diffusée le jour même de l'armistice et pour être redonnée en concert public peu après.
La reprise de cette oeuvre en a affirmé la très profonde et peignante beauté. Si l'on y retrouve à loisir certains traits familiers au style de Frank Martin — certains mélismes, notamment, quasi inévitables — «In Terra Pax» ne s'impose pas moins par son caractère très personnel qui tient à la fois aux rapports entre solistes, choeurs et orchestre, au caractère très sobre et direct de la déclamation vocale et surtout à l'intensité souvent dramatique des sentiments de ferveur que la musique exprime. Écrite pendant la guerre dans l'attente d'une tardive délivrance, il est naturel que l'angoisse ne soit pas obsente de cette action de grâce.
Remarquablement interprétée — en présence du compositeur — par Ernest Ansermet et des solistes de premier ordre: Gisèle Bobillier, Hélène Bouvier, Ernst Häfliger, Pierre Mollet et André Vessières, «In Terra Pax», qui bénéficiait en outre d'une excellente préparation chorale — Maîtrise protestante (dir. R. Vuataz), Sine Nomine (dir. M. Le Marc'Hadour), L'Heure Musicale (dir. L. Carrard) et le Groupe choral de l'Ecole supérieure des jeunes filles (dir. H. Paychère) — fit hier une impression extrêmement forte et profonde.
La soirée avait débuté par une symphonie de Mozart exécutée avec beaucoup de relief. [...]"
Ernest ANSERMET, une photo non-creditée publiée dans la Nouvelle Revue de Lausanne du 22 octobre 1955 en page 11
Wolfgang Amadeus Mozart, Symphonie No 35 en ré majeur dite "Haffner", KV 385, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet, 24 octobre 1955, Victoria Hall, Genève