En 1823, Franz SCHUBERT composa une musique de scène pour le Rosamunde, «Prinzessin von Cypern», d'Helmina von CHEZY, une autrice qui est restée connue avant tout pour avoir fourni un livret très insatisfaisant pour l'opéra Euryanthe de Weber... Rosamunde fut hélas une pièce tout aussi confuse qu'Euryanthe, et son autrice peut donc se targuer d'avoir tué, du moins pendant un certain temps, les oeuvres précieuses de deux des compositeurs les plus doués de son époque.
Rosamunde ne fut jouée que deux fois, son livret fut par la suite égaré. Jusque vers le milieu des années 1990, ce que l'on connaissait de cette histoire remarquablement complexe était tiré de compte-rendus et critiques datant de l'époque de sa création, seules sources d'informations alors connues:
«« Les critiques raillèrent unanimement la pièce, se dirent toutefois impressionnés par la musique de scène de Franz Schubert, dont le public demanda immédiatement à entendre des extraits. Ceux-ci en furent rapidement diffusés: la Romance, le Choeur des chasseurs, le Choeur des esprits et le Choeur des bergers furent publiés avec un accompagnement au piano composé par Schubert - chez Sauer & Leidesdorf sous le numéro d'opus 26 en 1824, le Choeur des esprits avec l'accompagnement original pour instruments à vent chez le même éditeur en 1828.
La célèbre troisième musique d'intermède fut réarrangée par le compositeur en tant que mouvement lent du Quatuor à cordes en la mineur op. 29 n° 1 (D. 804, publié en 1824) et en tant que troisième des Quatre Impromptus op. 142 pour piano (D. 935, publiés seulement en 1838).
Les partitions originales de la version scénique avaient été cependant conservées dans les papiers laissés par Schubert, où elles furent découvertes en 1867 par George GROVE (fondateur du Grove’s Dictionary of Music) et Arthur SULLIVAN (du célèbre duo Gilbert & Sullivan) dans le bureau du neveu de Schubert, Eduard SCHNEIDER. Jusqu'alors, les première et troisième musiques d'intermède ainsi que les première et deuxième musiques de ballet avaient déjà été publiées sous forme de partition en 1866/67 par l'éditeur viennois Spina. Depuis lors, la musique orchestrale de scène de Rosamunde jouit d'une grande renommée dans les salles de concert sous différentes formes et est considérée dans de nombreux endroits comme le lien naturel entre la Symphonie inachevée de 1822 et la Grande Symphonie en ut majeur de 1828.
[...]
Pendant près de deux siècles, le manuscrit original de Rosamunde, princesse de Chypre, fut considéré comme perdu, mais il refit surface à Stuttgart et fut publié pour la première fois en 1996. Le public put ainsi découvrir pour la première fois dans son intégralité une pièce de théâtre que Schubert avait qualifiée de „tout à fait convaincante dès la première lecture“.
Au début de l'intrigue, l'héroïne éponyme, fille du souverain de Chypre, est une enfant de deux ans. Peu avant sa mort prématurée, le père confie sa fille à la garde d'une pauvre veuve de marin nommée Axa afin de l'éloigner de l'environnement néfaste de la cour. Dans le même temps, il nomme un certain Fulgentius régent, à condition que Rosamunde prenne le pouvoir à son 18e anniversaire et épouse le prince Alphonse de Candia. Les deux jeunes gens – comment pourrait-il en être autrement? – se sont déjà rencontrés et sont tombés amoureux sans connaître leur véritable identité.
Lorsque Rosamunde atteint l'âge de 18 ans, Axa la présente comme il se doit au peuple chypriote comme souveraine légitime. Fulgentius, qui cherche à conserver son pouvoir, demande alors Rosamunde en mariage, mais celle-ci refuse. Après une tentative d'enlèvement ratée, elle est emprisonnée, mais le peuple la libère. Dégoûtée par les machinations de ce monde, elle retourne chez sa mère adoptive pour continuer à vivre dans l'isolement
Fulgentius prépare cependant une encre empoisonnée avec laquelle il rédige une lettre à la jeune femme, convaincu qu'elle mourra en ouvrant l'enveloppe. Il choisit comme messager nul autre que le prince Alfons, qui est entre-temps devenu le confident de Fulgentius sous le pseudonyme de Manfredi. Alfons avertit Rosamunde de la tentative de meurtre, et la lettre reste fermée. Lorsque Fulgentius découvre que Rosamunde est encore en vie, Alfons lui fait comprendre qu'elle a ouvert la lettre et qu'elle est devenue folle, ce qui explique sa vie actuelle de bergère. Fulgentius, dans une nouvelle tentative pour tuer Rosamunde, organise une fête champêtre en son honneur. Rosamunde écrit une lettre pour demander de l'aide, mais celle-ci est interceptée par Fulgentius. Au moment décisif, il échange les deux lettres, ouvre la mauvaise et meurt, victime de ses propres plans meurtriers. Rosamunde et Alfons se marient et deviennent les souverains légitimes de Chypre. »» traduit des notes de Bradford Robinson publiées en 2006 sur cette page du site repertoire-explorer.musikmph.de.
La musique de scène complète de Rosamunde comprend une dizaine de numéros: une ouverture, trois entractes, deux ballets, deux solos vocaux, trois choeurs. Parmi ceux-ci, le troisième entracte et le deuxième ballet remportèrent le plus grand succès. La romance pour soprano «Der Vollmond strahlt» est parfois reprise dans des récitals de Lieder, et le délicieux choeur des bergers «Hier auf den Fluren» jouit d'une certaine popularité auprès des chorales, mais les autres morceaux sont rarement entendus.
Au sujet de son ouverture subsiste une grande confusion. Le prélude utilisé lors de la représentation de la pièce en 1823 n'était pas celui que l'on connaît aujourd'hui sous le nom d'ouverture de Rosamunde, mais un autre en ré majeur que Schubert avait initialement composé pour son opéra «Alfonso und Estrella». Pour connaître l'origine de l'ouverture actuelle, il faut remonter à l'automne 1817, lorsque Schubert écrivit ses deux ouvertures à l'italienne. Trois ans plus tard, il adapta l'une d'elles pour en faire le prélude de la pièce «Die Zauberharfe» de G.E. von Hoffmann, pour lequel il composa la musique de scène, la transposant de ré à do et la remplaçant par une nouvelle section allegro vivace, plus réussie. Cette dernière oeuvre semble être devenue l'ouverture de Rosamunde suite à son apparition sous ce titre dans un arrangement pour duo de pianos en 1828.
En tant que composition, elle possède tout le charme caractéristique de Schubert. Pour le musicien, l'introduction lente, avec sa succession de modulations mineures, est peut-être la partie la plus intéressante. Le reste de l'oeuvre repose presque entièrement sur le charme de son matériau, car il n'y a pas de section de développement, et la coda, moins fidèle à l'Ouverture italienne de 1817, n'est qu'une péroraison conventionnelle. Les mélodies de l'allegro vivace sont dans le style le plus séduisant de Schubert et le crescendo vers la fin du deuxième thème est délicieusement astucieux et vif.
L'ouverture «« commence majestueusement en ré mineur, avec l'orchestre au complet - flûtes, hautbois, cors, clarinettes, bassons, trompettes, trombones et timbales, ainsi que les cordes - la formation habituelle depuis Beethoven. Une figure mélancolique dans les bois offre un contraste, la musique gagnant progressivement en force jusqu'à l'Allegro, qui commence avec le même motif rythmique. Son inspiration de l'ouverture en mi bémol „Fidelio“ de Beethoven est difficile à ignorer. Le fort contraste des accents est également caractéristique du style de l'auteur plus âgé.
Cependant, le délicieux motif de clarinette qui apparaît à la mesure 63 est du pur Schubert, tout comme la contre-mélodie simple mais très efficace du violoncelle. Au début du développement, les bassons s'amusent avec le rythme de „Fidelio“, auxquels répondent les violons avec un phrasé mélodique. La discussion s'anime, la figure mélodique devenant plus rythmique, la figure rythmique plus mélodique. Chacune est alors présentée sous son jour original, mais c'est finalement l'impulsion mélodique qui s'envole, préfigurant de manière remarquable toute la technique utilisée par Schubert dans le finale de sa symphonie en do majeur. »» traduit des notes de Irving KOLODIN publiées en 1953 au verso de la pochette du disque Westminster WL 5182.
L'Entr'acte en ré majeur suit le second acte du drame (No 3a de la musique de scène) et est plein de moments sombres et dramatiques, comme le montre le fait que Schubert passe rapidement en si mineur. L'une des pièces les moins connues de la musique de scène, elle présente un visage plus sombre que celui auquel nous sommes habitués dans ce contexte. Il s'agit là d'une musique d'ambiance pure, destinée à préparer le terrain pour ce qui va suivre, dans le cadre de la structure dramatique du second acte.
Le thème principal de l'Entr'acte en si bémol - tiré du 3e acte, No 5 de la musique de scène - est la célèbre mélodie que Schubert utilisa également pour l'Andante de son Quatuor en la mineur et (légèrement modifiée) pour son Impromptu pour piano en si bémol; elle a également été suggérée comme étant la mélodie secrète à laquelle le thème principal des Variations Enigma d'Elgar fait contrepoint. Cette jolie mélodie est manifestement destinée à préparer l'atmosphère pastorale du 4e acte, où Rosamonde s'occupe de ses ouailles. Les deux sections en mineur, qui alternent avec la première section en majeur, composent ensemble une sorte de structure en rondo délicate.
La musique de ballet en sol majeur - No 9 de la musique de scène - montre l'inventivité mélodique soutenue qui fit la renommée de Schubert. «« dans ses grandes lignes elle s'inscrit dans un ensemble suggéré par le résumé suivant: “Fulgentius décide d'alimenter cette folie“ (celle de Rosamunde) “par des chants et des danses pastorales“. Libéré des inhibitions induites par l'intrigue absurde ou la nécessité de préparer d'autres “situations“ dramatiques, Schubert laisse ici libre cours à son imagination, avec les résultats bien connus et souvent admirés »» traduit des notes de Irving KOLODIN référenciées plus haut.
Les deux oeuvres publiées sur ce disque Decca London CS 6186 furent enregistrées du 4 au 17 janvier 1960, dans le Victoria Hall de Genève, Ernest ANSERMET dirigeant “son“ Orchestre de la Suisse Romande.
Au verso de ce disque Decca London CS 6186:
Franz Schubert, 4 pièces de Rosamunde, Op. 26, D 797, Orchestre de la Suisse Romande, Ernest Ansermet, 4 au 17 janvier 1960, Victoria Hall, Genève
1. Ouverture 09:50 (-> 09:50)
2. Entr'acte en ré majeur (tiré du 2e acte, No 3a) 03:09 (-> 12:59)
3. Entr'acte en si bémol (tiré du 3e acte, No 5) 06:48 (-> 19:47)
4. Seconde musique de ballet en sol majeur (tirée du No 9) 06:41 (-> 26:28)