Johann Sebastian BACH
Concerto pour flûte traversière, violon, clavecin,
cordes et basse continue en la mineur, BWV 1044
Aurèle NICOLET, flûte
Rudolf BAUMGARTNER, violon
Ralph KIRKPATRICK, clavecin
«Festival Strings Lucerne»
Rudolf BAUMGARTNER
6 au 8 octobre 1960
«Neumünster-Kirche», Zurich
Les trois prises de son présentées sur ce disque Archiv Produktion 198-189 furent effectuées avec les «Festival Strings Lucerne» sous la direction de leur leader et fondateur, Rudolf BAUMGARTNER et les solistes Aurèle NICOLET, flûte (dans le BWV 1044), Ralph KIRKPATRICK, clavecin, et Rudolf BAUMGARTNER lui-même au violon (dans le BWV 1044):
Sur ces trois oeuvres, cité des notes de Rudolf ELLER publiées dans cet album:
"[...] C est à Weimar que Bach découvrit les concertos de Vivaldi dont il s'inspira dans ses propres oeuvres. Pourtant si ses tout premiers concertos trahissent en effet l'influence encore assez nette du maître italien, son style personnel ne tarde pas à prédominer, Bach ayant transformé complètement la conception de la forme du concerto chez Vivaldi. Le triple concerto en la mineur est une illustration caractéristique de cette dernière phase de l'oeuvre concertante de Bach alors que les concertos pour clavecin en la majeur et en fa mineur appartiennent à la phase antérieure. Comme la plupart des quinze concertos avec clavecin seul (ou plusieurs clavecins) que nous connaissons, tous trois n'ont peut-être été composés qu'à Leipzig à partir d'oeuvres plus anciennes remaniées. Ces oeuvres auxquelles remontent les deux concertos pour clavecin n'ont pas été conservées. Mais les différences de structure essentielles existant entre les deux concertos laissent supposer que la version primitive du concerto en fa mineur a dû être un concerto pour violon (en sol mineur) composé à une époque relativement ancienne (vers 1717) cependant que celle du concerto en la majeur a dû être écrite quelques années plus tard - il s'agissait sans doute aussi d'un concerto pour violon (en ut majeur?).
On a même souvent pensé que seul l'arrangement du concerto en fa mineur pouvait être de Bach lui-même mais non la version originale. En effet la structure générale des premier et dernier mouvements (ritournelle à plusieurs strophes des tutti et alternance d'épisodes de soliste avec les différentes strophes de la ritournelle), le genre d'écriture du Largo (cantilène du soliste accompagnée par des pizzicati des cordes) sont si proches des premiers concertos de Vivaldi que de tels doutes paraissent justifiés. Pourtant la manière dont sont développées les strophes de la ritournelle dans les deux mouvements extrêmes, une reprise complète mais divisée par des parties de solo intercalées intervenant chaque fois à la section conclusive du mouvement, révèle une pensée musicale très systématique par comparaison à l'art combinatoire moins rigoureux de Vivaldi. Chez ce dernier en effet de telles conclusions se rencontrent assez rarement. On est amené aux mêmes remarques en constatant l'unité de conception obtenue par des triolets dans tous les soli, les fréquents chevauchements de solo et tutti ainsi que le développement harmonique vigoureux des deux mouvements. Quant au Largo, il paraît difficile de ne pas l'attribuer à Bach ne serait-ce qu'en raison de sa richesse harmonique et de l'intensité expressive qui en résulte - même si on ne le retrouvait pas (avec hautbois au lieu de clavecin) dans la cantate 156 de Bach comme mouvement introductif.
Empreints d'une gaieté d'un jour de fête, les premier et troisième mouvements du concerto en la majeur se terminent comme la plupart des mouvements de concertos de la maturité de Bach sur la répétition sans changement (da capo) de leur ritournelle initiale; dans ce large cadre formé par les tutti du début et de la fin interviennent au premier mouvement sept et au dernier dix épisodes de solo en alternance avec respectivement six et neuf refrains de ritournelle pour la plupart très brefs. Bach a formulé thématiquement, ici plus nettement que dans le concerto en fa mineur, le rapport tutti-solo; dans le premier mouvement presque tous les soli commencent sur le même motif cantabile contrastant avec le tutti; le mouvement final apporte avec ses premier, deuxième et avant-dernier solo une idée contrastante analogue.
Mais dans d'autres passages tutti et soli se mêlent plus étroitement; souvent le solo est accompagné par des motifs de ritournelle, à l'occasion même il les reprend - de manière particulièrement frappante à la mesure 67 du premier mouvement. Ainsi le déroulement des mouvements apparaît dans ce concerto encore plus riche et plus varié en même temps que plus rigoureux et plus concentré que dans le concerto en fa mineur. Et il en est de même du Larghetto qui témoigne par surcroît des efforts de Bach pour réaliser l'unité cyclique, car dans ce mouvement également une alternance de (trois) soli et de (deux) tutti est encadrée par des tutti de manière analogue, les soli étant tous accompagnés de motifs de ritournelle qui persistent à travers tout le mouvement sous la forme d'un ostinato libre. Cette oeuvre synthétise donc d'une manière tout à fait caractéristique de celle de Bach plusieurs principes de composition - la forme concertante, le da capo et la Passacaille.
En ce qui concerne le triple concerto en la mineur, nous savons que le deuxième mouvement remonte à l'Adagio de la sonate pour orgue en ré mineur (BWV 527) et que les premier et dernier mouvements sont des remaniements et de grandioses arrangements de deux anciennes pièces pour clavecin, à savoir le Prélude avec fugue en la mineur (BWV 894). Bach en ajoutant ou en intercalant des ritournelles, ainsi que des parties concertantes au premier mouvement outre une cadence de soliste au dernier mouvement, a élargi considérablement les dimensions primitives de l'oeuvre et créé ainsi deux mouvements puissants, extraordinairement riches en passages concertants. Le premier mouvement, l'un des plus nuancés des concertos de Bach, comporte jusqu'à quarante variantes d'alternances concertantes (tutti - clavecin, tutti - concertino, clavecin - flûte + violon etc. ...) et amène des combinaisons thématiques et instrumentales toujours renouvelées.
Mais cette diversité est organisée en ce sens que dans le cadre formé par les tutti se détachent plusieurs grands passages de 12, 21, 9, 23, 19, 35 et 13 mesures. Les éléments de la ritournelle sont ainsi de plus en plus effacés par les figures de solo croches - qui à l'avant-dernière partie vont jusqu'aux triples croches - pour ne réapparaître complètement qu'au dernier tutti. Par comparaison le mouvement final avec son caractère concertant (entre les ritournelles du début et de la fin sont intercalés deux tutti assez brefs, un autre plus important) est d'une structure plus simple et plus limpide. Mais ce n'est là qu'un de ses aspects; ce qui est remarquable par ailleurs c'est que la partie solo du clavecin forme une grande fugue à plusieurs voix. Et enfin le thème et les contresujets de la ritournelle elle-même fuguée forment un contrepoint savant avec tous les développements de la fugue de clavecin, à l'exception de la première. C'est ainsi que le chevauchement des tutti et soli représente ici en même temps la combinaison de deux fugues (celle de la ritournelle et celle du solo) en une double fugue concertante. Le genre d'oeuvres primitives qu'utilisa Bach et leur transcription non abrégée dans l'oeuvre définitive explique pourquoi dans les deux mouvements le clavecin prédomine de loin sur les deux autres instruments concertants. Par contre dans l'adagio les trois solistes sont traités à parfaite égalité. Leur jeu d'ensemble serré dans des combinaisons variées est parfaitement mis en valeur par le silence des tutti, et crée en même temps une atmosphère paisible qui contraste étonnamment avec le caractère animé des deux autres mouvements. [...]"
Quelques précisions sur le Concerto pour flûte traversière, violon, clavecin, cordes et basse continue en la mineur, BWV 1044, „Triple concerto“, citées des notes rédigées en 2005 par Angela Hewitt pour le CDA67607/8 d'Hyperion:
"[...] Ce Triple Concerto en la mineur, BWV 1044, recourt au même ensemble solo que le Concerto brandebourgeois no 5 (clavier, flûte et violon), dont il diffère pourtant à bien des égards, à commencer par la présence renforcée du clavier (la cadenza du Concerto brandebourgeois exceptée), lequel prime même volontiers, dans les mouvements extrêmes, sur les trois instruments solo. Ceci tient peut-être au fait que ces mouvements étaient à l’origine une oeuvre pour clavier solo: le Prélude et Fugue en la mineur, BWV 894. Il est fascinant de comparer les deux versions pour voir comment Bach transforma sans peine un prélude solo en un imposant mouvement de concerto. Voilà qui nous indique aussi comment concevoir et interpréter nombre de ses pièces solo en termes orchestraux. Triolets, notes pointées et pizzicatos propulsent ce mouvement long vers l’avant.
Le deuxième mouvement est une transcription du mouvement central de la Sonate en trio en ré mineur, BWV 527, pour orgue. Originellement en fa majeur, il est ici mis en musique en ut majeur et est presque dans le style galant du fils de Bach, Carl Philipp Emanuel, même si les chromatismes et les surprenants changements de tonalité trahissent la patte paternelle. Le dialogue ininterrompu entre les trois solistes finit par se poser sur la dominante de la mineur (on retrouve le même type de cadence à la fin du mouvement lent du Concerto en fa mineur). À l’indication de tempo originale, Adagio, Bach ajoute un ma non tanto qu’il faut voir comme une incitation à ne pas le jouer trop lentement.
Le dernier mouvement de la version pour clavecin solo était un moto perpetuo fugué qui permettait simplement au soliste de se faire valoir. Mais l’ajout de l’orchestre et des autres solistes débouche sur une oeuvre surprenante d’impact et de ferveur religieuse. Les tourbillonnants triolets de la partie de clavier sont introduits, interrompus et finalement conclus par un choeur vibrant, écrit dans une mesure alla breve et renouvelé du stile antico (polyphonie de la Renaissance). De bout en bout, chacun, hormis le claviériste, colle au matériau thématique à partir de cette introduction, véritable variation du contour harmonique du sujet fugué. Des explosions d’accords absolument féroces fusent de l’orchestre comme pour condamner les pécheurs. L’apogée survient avec une candenza dévolue au clavier, écrite sur une longue pédale. [...]".
Johann Sebastian Bach, Concerto pour flûte traversière, violon, clavecin, cordes et basse continue en la mineur, BWV 1044, „Triple concerto“, Aurèle Nicolet, flûte, Rudolf Baumgartner, violon, Ralph Kirkpatrick, clavecin, «Festival Strings Lucerne», Rudolf Baumgartner, 6 au 8 octobre 1960, «Neumünster-Kirche», Zurich
1. Allegro 09:24 (-> 09:24)
2. Adagio ma non tanto e dolce 05:51 (-> 15:15)
3. Alla breve 07:16 (-> 22:31)