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Arthur HONEGGER
Pacific 2.3.1, Mouvement symphonique No 1, H 53
Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire
Ernest ANSERMET
22 septembre 1954, Maison de la Mutualité, Paris

En 1948, 1953 et 1954, Ernest ANSERMET fit pour Decca toute une série d'en­re­gis­tre­ments dans la salle de la Maison de la Mutualité de Paris, toutes avec l'„Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire“. En septembre 1954 furent enregistrés:

Ces prises de son de septembre 1954 furent effectuées aussi bien en monophonie qu'en stéréophonie, sauf pour la Péri de Paul Dukas, enregistrée seulement en mono. Une partie des prises de son stéréo fut publiée sur 33 tours, les autres ne parurent en stéréo que bien plus tard, sur disque compact.

Le 22 septembre 1954 fut donc enregistré le „Mouvement symphonique No 1“ d'Arthur HONEGGER, plus connu sous le nom de „Pacific 2.3.1“ - d'après une classe de loco­mo­tive à vapeur désignée dans la notation Whyte comme une 4-6-2, avec quatre roues pilotes, six roues motrices et deux roues traînantes, en France, où l'on compte les essieux plutôt que les roues, cette configuration est nommée 2-3-1, d'où ce “2.3.1“.

Je ne peux vous proposer ici qu'une restauration de l'enregistrement en monophonie, l'exemplaire de la version stéréo étant par trop endommagé. L'exemplaire mono à ma disposition n'est pas non plus en très bon état - j'ai fait de mon mieux pour corriger resp. atténuer le plus possible les grattements, clicks & Co, sans nuire à l'en­re­gis­tre­ment.

Recto de la pochette du disque Decca London LD 9174
Recto de la pochette du disque Decca London LD 9174
Arthur Honegger écrivit cette courte oeuvre entre mars et décembre 1923. Dédicacée „À Ernest Ansermet“, elle fut donnée en première audition le 8 mai 1924 à l’Opéra de Paris, sous la direction de Serge Koussevitzky.

La première audition en Suisse Romande fut donnée le 8 novembre suivant à Genève, au Victoria Hall, bien entendu par l'Orchestre de la Suisse Romande dirigé par son chef-fondateur Ernest Ansermet (*). Le commentaire publié dans la brochure-programme du concert:

L'oeuvre fut très maltraitée par les critiques de la presse locale, aussi bien à Genève qu'à Lausanne: elle était tout simplement trop moderne dans le contexte de ce concert, avec des oeuvres de Bach, Beethoven et Haydn en première partie, le Pacific ouvrant la seconde partie! Donc une vraie douche froide après la pause, comme l'aimait faire Ernest Ansermet dans ses programmes...

Un court extrait de la critique locale - amusant bien que destructif: "[...] Le Pacific est une locomotive. M. Honegger assure qu'il aime les «locomotives comme d'autres les femmes». Pour ma part, je n'oserais jamais faire le portrait d'une femme que j'aime, comme M. Honegger le fait de ses chères locomotives. Je craindrais d'être griffé; et je ne serais pas surpris que quelque Pacific outragé ne vengât ses congénères, un jour, en lui marchant durement sur les orteils. Les locomotives ont des pieds ronds, énormes et lourds. [...]" Gazette de Lausanne du 14 novembre 1924 en page 1, chronique signée „Ob. K.“

Pacific était suivi d'un Hyme à la Naissance de Caplet, des deux Mélodies hébraïques de Ravel et de la Péri de Paul Dukas. Certes aussi des oeuvres contemporaines, mais bien moins “révolutionaires” que Pacific 2.3.1!

[*] Pacific aurait dû être donné en première audition à Genève pendant la saison 1923-1924 - le 12 janvier 1924, 7e concert d'abonnement - mais "[...] les circonstances en ont empêché l'exé­cu­tion [...]" (je n'ai pas pu trouver plus de précisions, de quelles circonstances il s'agit). C'est pourquoi la première suisse eut lieu en fait à Zurich - le 14 octobre 1924, donc un peu moins d'un mois avant la “première” du 8 novembre 1924 à Genève - avec l'Orchestre de la Tonhalle dans un concert organisé par la section suisse de la Société Internationale de Musique Contemporaine.

À Zurich, l'oeuvre fut mieux appréciée qu'à Genève, le cadre du concert dans lequel elle était jouée étant tout autre, uniquement de la musique contemporaine: "[...] Honegger qui dans son morceau, le Pacific, a voulu nous donner la sensation musicale de la beauté de l'oeuvre de la locomotive: on n'entend pas seulement souffler et haleter la machine: on la sent vivre d'une vie supérieure qui est celle de la force domptée et de l'allégresse au travail. Il y a là quelque chose de très particulier et de très prenant qui a enchanté des techniciens amis de la musique et qui a produit grand effet sur de simples profanes. Cet art qui fuit les cantilènes et les répétitions est de notre âge. On va maintenant à l'expressif, à l'essentiel et l'on se plaît aux programmes courts, peu indigestes et pourtant substantiels. Cest un progrès dont il faut se féliciter. [...]" Gazette de Lausanne du 24 octobre 1924 en page 2, „Chronique Zurichoise - Débuts de saison: Concerts et soirées littéraires“ signée „A.G.“

Page de garde de la partition dans sa première édition, Paris, Maurice Senart, 1924. Plate E.M.S. 6443, reproduction de 1928
Page de garde de la partition dans sa première édition
Paris, Maurice Senart, 1924. Plate E.M.S. 6443, reproduction de 1928
Quelques précisions de plus sur l'oeuvre, citées de ce qu'écrivit Harry HALBREICH en 1992:

"[...] la pièce n’est pas uniquement le fruit d’un projet abstrait: le Prélude qui subsiste de la musique pour le film La Roue, d’Abel Gance (H.44, novembre ou décembre 1922), contient très nettement les ébauches de certains éléments de Pacific 2.3.1 (ceux des mesures 109 et 118 notamment, et qui y portent des mentions telles que «locomotive» et «rail»). La Roue a donc été le germe générateur ayant donné naissance à Pacific 2.3.1, dont la construction savante et rigoureuse, qui a coûté à Honegger de longs mois de travail acharné, a été décrite par lui comme suit :

«J’ai poursuivi dans Pacific une idée très abstraite et tout idéale, en donnant le sentiment d’une accélération mathématique du rythme, tandis que le mouvement lui-même se ralentit. Musicalement, j’ai composé une sorte de grand choral varié, sillonné de contrepoints alla breve dans la première partie, ce qui donne une impression de Jean-Sébastien Bach.»

Le sous-titre de «mouvement symphonique» est ici doublement justifié: il s’agit bien d’un «mouvement», au sens d’un morceau de symphonie ou de sonate, mais aussi d’une étude cinétique basée sur la dialectique entre agogique et tempo, tous deux variables. D’une manière très différente, Rugby illustrera à son tour les deux sens du mot «mouvement».

L’oeuvre exige en fait une quadruple analyse simultanée :

1. Celle des structures rythmiques et des tempos. On distingue, parmi les huit grandes sections dont la pièce se compose, des zones instables (sections 2,4,8) et des zones stables (sections 3,5,6,7), l’introduction lente (section 1) étant à part. Les zones instables, celles où prennent place les mutations de valeurs, sont un exemple aussi précoce qu’accompli du principe de la modulation métrique, chère à Elliott Carter et entrevue par Charles Ives.

2. Celle du devenir et des métamorphoses de ce que le compositeur appelle un choral, et qui est en fait un grand cantus firmus, solidement ancré dans la tonalité d’ut dièse (l’une des préférées d’Honegger), et comportant sous sa forme complète non moins de 41 rondes. Il apparaît au total six fois, les seules complètes étant la première (mes. 27, section 3) et la cinquième, triomphale, mais un demi-ton plus bas, en ut mineur (mes. 169, section 7).

3. L’analyse «normale» (thèmes, tonalités, forme), tenant compte des cinq thèmes principaux, se rattachant presque tous à ce cantus firmus dont ils sont comme des surgeons, et ce par la présence de deux éléments essentiels: α (principe de l’agrandissement d’intervalles) et le dessin mélodique β L’exposition successive des thèmes s’étend de la mesure 39 (milieu de la section 3) à la mesure 131 (milieu de la section 6), leur développement sur les mesures 132-217 (fin de la pièce): comme dans les formes sonate des dernières symphonies, il n’y a donc pas de réexposition autonome.

4. Le côté «figuratif», illustratif, lequel existe bel et bien, malgré les dénégations ultérieures d’un Honegger affolé d’avoir déclenché tant de commentaires de type anecdotique occultant tous les aspects essentiels de son oeuvre. De fait, Pacific 2.3.1 se distingue de toutes les pièces «mécanistes», qui proliférèrent à l’époque, et qui sont tombées dans un juste oubli, par ses qualités proprement expressives de chefd’oeuvre de musique pure. Certes, son «prétexte» est sorti de l’actualité. Mais, même pour les enfants de l’an 2000, la locomotive à vapeur n’a-t-elle pas rejoint le dragon des contes de fées du monde entier au niveau d’un archétype devenu bien commun de l’inconscient collectif?
[...]" cité de l'ouvrage de Harry HALBREICHArthur Honegger - Un musicien dans la cité des hommes“, Fayard 1992, pages 429-430.

Étiquette verso du disque Decca London LD 9174
Étiquette verso du disque Decca London LD 9174
Arthur Honegger, Pacific 2.3.1, Mouvement symphonique No 1, H 53, Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire, Ernest Ansermet, 22 septembre 1954, Maison de la Mutualité, Paris

   Arrêt - Démarrage de la locomotive - Accélération - Conduite
    à vitesse maximale - Déccélération et arrêt                             
06:00

Provenance: Decca London LD 9174

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Arrêt - Démarrage de la locomotive - Accélération - Conduite à vitesse maximale - Déccélération et arrêt