Arthur HONEGGER
Concerto pour violoncelle et orchestre, H 72
Maurice GENDRON, violoncelle
Orchestre National de la RadioDiffusion Française
Georges TZIPINE
29 novembre 1956, Paris
Commencée en août 1929, l'orchestration du concerto pour violoncelle et orchestre H 72 d'Arthur HONEGGER fut achevée à Paris en novembre. Dédié à Maurice Maréchal, le concerto fut donné en première audition à Boston le 17 février 1930 par le dédicataire et le Boston Symphony Orchestra sous la direction de Serge Koussevitzky; la première audition européenne eut lieu à Paris le 16 mai 1930, salle Pleyel, par Maurice Maréchal et l’Orchestre Symphonique de Paris sous la direction de Pierre Monteux.
"[...] Arthur Honegger, membre du célèbre «Groupe des Six» de Paris, lui-même excellent violoniste et altiste, s’intéressa aussi au violoncelle et composa pour son ami Maurice Maréchal une Sonate pour violoncelle et piano et le Concerto pour violoncelle que nous vous présentons. Il est probable qu’en créant cette oeuvre, Honegger avait à l’esprit ces mots de Ravel qui avaient servi à ce dernier à caractériser son propre concerto pour piano: «Je pense que la musique d’un concerto peut être brillante et gaie, et qu’il n’est pas indispensable qu’elle prétende à la profondeur, ni qu‘elle vise à l’effet dramatique». Le Concerto pour violoncelle d’Arthur Honegger suit exactement ces principes, de même que son Concertino pour piano écrit auparavant - et que dans ce sens ces deux oeuvres ont bien des points communs.
Le Concerto pour violoncelle est une oeuvre étincelante, pleine d’esprit et d’une sonorité raffinée. L’auteur jongle avec les petits motifs qui passent d’un instrument à l’autre et on y trouve l’empreinte du jazz (dont l’adoption par la musique «sérieuse» était encore à l’époque, considérée comme un acte d’indiscipline et osé, mais qui avait fait une apparition victorieuse dans les oeuvres des autres membres du «Groupe des Six», ainsi que dans celles de Strawinsky). Bien entendu, Honegger exploite au maximum le son chantant du violoncelle dans les passages lyriques et même nostalgiques, mais il n’oublie pas cependant de les assaisonner d’humour et d’ironie. Bref, c’est une musique plaisante mais raffinée, «gaie ... qui ne prétend pas à la profondeur et ne vise pas à l’effet dramatique». [...]"
Arthur HONEGGER en 1928, un portrait de Boris LIPNITZKI
"[...]
1. ANDANTE
Une introduction de dix-huit mesures présente une sorte de leitmotiv ou devise, d’atmosphère paisible et pastorale, opposant les iambes du soliste aux accords ascendants de l’orchestre. L’Allegro (le terme n’est pas indiqué, mais les valeurs sont dédoublées) est une brève forme sonate à la réexposition très abrégée, sur un premier thème à la démarche nonchalante, syncopée, doucement chaloupée, à la limite de la musique légère, avec son oscillation sur deux notes très «jazz 1929» (Honegger venait de commencer la composition des Aventures du roi Pausole), et une deuxième idée un peu plus affirmée et acérée. Après un retour du leitmotiv d’introduction et une dernière allusion rêveuse du soliste au thème chaloupé, on passe directement au mouvement suivant.
2. LENTO
En fa dièse mineur, au triton du ton principal (même rapport, ut/fa dièse, que dans la Première Symphonie entreprise aussitôt après). Plus sombre que les morceaux environnants, il présente un thème pentaphone au violoncelle, dont les rythmes et les intervalles confirment la fascination d’Honegger pour la musique des Peaux-Rouges, depuis l’époque lointaine du Chant de Nigamon. Il fait l’objet de deux variations, séparées par une cadence accompagnée, et dont la seconde a presque le caractère d’un scherzo. La véritable cadence, due à Maurice Maréchal, enchaîne avec le Finale.
3. ALLEGRO MARCATO
En forme sonate avec réexposition inversée et développement bref sur le premier thème, qui martèle obstinément ses noires sur ut. La musique se pimente de dissonances effrontées, toujours dans le style «jazz 1929». En revanche, le deuxième thème, en fa dièse majeur (admirons l’équilibre tonal logique) est un ample cantabile repris en canon. Il ouvrira la réexposition (en mi majeur) au tuba jouant flatterzunge (effet de growl irrésistible), le canon de la clarinette ajoutant de truculentes appoggiatures mélodiques. Un diminuendo conduit à la coda, qui rappelle poétiquement le leitmotiv initial, puis le thème chaloupé du premier mouvement, avant de se précipiter dans une strette brillante, menée à toute allure et concluant en force, sur le thème en noires répétées du Finale.
[...]"
"[...] Arthur Honegger, dont l'Orchestre national dirigé par Georges Tzipine honora très dignement la mémoire à l'occasion de l'anniversaire de sa mort, a dit fort justement à Venise, en 1952, lors de la Conférence internationale des artistes: „L'auditeur ne s'intéresse vraiment qu'à ce qu'il a l'occasion d'entendre souvent. Aussi les ouvrages nouveaux suscitent-ils une méfiance instinctive qui détermine l'abstention de cette majorité aux premières auditions. Or l'expérience prouve que plus l'auditeur prend contact avec une oeuvre de valeur plus il a envie de l'entendre; ce n'est donc pas seulement, comme affectent de le croire les critiques, une question de “modernisme“ qui écarte le public, mais une question de „non-conformisme“.
Et Honegger de citer deux exemples: celui de Daphnis et Chloé de Ravel, dont la seconde suite fut si bien „lancée“, parce que l'on sut profiter immédiatement du succès qu'elle obtint au concert, qu'elle attira autant de monde que la Pastorale de Beethoven.
Un autre exemple est plus typique encore, et justifie une conclusion amère - et trop vraie, hélas! Il y a quelques années, rapporte Honegger, Toscanini exhume une charmante petite ouverture de Rossini: la Scala di Seta. Comme c'est Toscanini qui la dirige, elle ne peut avoir qu'un grand succès, et depuis on la trouve de façon courante au répertoire des chefs d'orchestre. Mais on n'y trouve plus celles de Guillaume Tell ou de Semiramis, laissées aux chefs d'orphéon: Toscanini les a oubliées. Je touche là au drame de notre époque: on ne vient pas écouter la musique, mais on vient admirer une performance d'exécution musicale. Le nombre des concerts s'accroit de jour en jour; le répertoire que l'on y exécute diminue d'année en année... L'oeuvre ne compte pas; il ne faut pas cesser de répéter cette vérité: elle est le tremplin qui fait valoir la virtuosité. Elle est au Service de l'interprète... Je cite ces lignes d'Honegger pour répondre à ceux de mes lecteurs qui voient du parti pris dans mon insistance à dénoncer la carence de nos associations, et à répéter que nous avons des devoirs envers les oeuvres dont le rayonnement importe aujourd'hui plus encore qu'hier à notre pays.
Le concert de l'Orchestre national, premier d'une série consacrée à l'oeuvre symphonique d'Arthur Honegger, dirigée par M. Georges Tzipine fut tel qu'on pouvait l'attendre de cet ensemble et du chef appelé à le conduire, de Maurice Gendron, qui tint avec une rare perfection la partie de soliste du Concerto de violoncelle, intercalé entre la symphonie liturgique et la symphonie no 5. Écrit en 1929, le Concerto de violoncelle est à peu près contemporain de la première symphonie, du roi Pausole et de Cris du monde - ce chef-d'oeuvre trop mal connu. Ce rapprochement montre simplement la largeur d'horizon du compositeur: celui-ci met en valeur ici l'instrument principal moins en lui offrant, comme à l'ordinaire, des traits de virtuosité, qu'en entourant sa partie d'un contexte et d'un accompagnement toujours assez aérés pour ne jamais l'écraser mais capables de lui donner constamment du relief D'autre part la cadence fait corps avec l'oeuvre - qualité rare. M. Maurice Gendron, comme naguère M. Maurice Maréchal, dédicataire du Concerto sut en faire apparaître toute la qualité. [...]"
Les trois mouvements de l'oeuvre sont joués quasiment enchaînés. Mais comme entre chaque mouvement est une très courte pause, bien nette, je les ai mis dans 3 fichiers flac: faire toutefois attention à ce que votre logiciel d'écoute n'insère pas de pause supplémentaire entre les mouvements.
Arthur Honegger, Concerto pour violoncelle et orchestre, H 72, Maurice Gendron, violoncelle, Orchestre National de la RadioDiffusion Française, Georges Tzipine, 29 novembre 1956, Paris