La sonate en la mineur, opus 42, D 845 de Franz SCHUBERT fut composée au printemps 1825 - à une époque particulièrement féconde de sa vie, trois ans seulement avant son décès - et publiée l'année suivante comme „Première Grande Sonate“.
De caractère sombre et mélancolique mais plus élégiaque que tragique, elle est l'une des trois sonates (de la vingtaine qu'il écrivit) qui furent imprimées de son vivant, les opus 42 (D 845), 53 (D 850) et 78 (D 894). Elles sont toutes trois des chefs d’oeuvre, de proportions imposantes, dont les contemporains surent déjà en partie reconnaître le génie, et que Franz Schubert lui-même considéra comme dignes d'être publiées. C’est seulement après son décès que parurent ses autres sonates pour piano.
Premiere Grande Sonate pour le Piano-Forte composée et dediée À Son Altesse Imp: & Royale Eminentissime Monseigneur le Cardinal Rodolphe Archiduc d'Autriche &c. &c. &c. par François Schubert de Vienne. Oeuvre 42... No. 177 f2 -... 1. Th. 8 gr...Zimer sc[ulpsit]. Vienne: A. Pennauer [PN 177], [1825-26].
L'utilisation de la tonalité la mineur comme dans cette sonate pour piano D 845 - pour Schubert à côté de ut mineur la tonalité “tragique” - n'était à cette époque pas fréquente: elle n’apparait pas dans les sonates pour piano de Haydn et Beethoven, chez Mozart seulement dans la Sonate KV 310 qu'il écrivit à Paris, alors qu’elle revient trois fois chez Schubert - dans les D 537, 784 et 845. Ces trois sonates sont proches dans leur atmosphère, même si les deux dernières sont plus expansives et si surtout la Sonate D 845 présente une plus grande subtilité et une plus grande richesse dans le travail thématique.
Dans un commentaire véritablement prophétique paru le 1er mars 1826 dans l’Allgemeine Musikalische Zeitung, journal musical de Leipzig, le critique Gottfried Wilhelm FINK reconnut la grandeur de cette oeuvre: „Nous devons cette oeuvre particulièrement attrayante et véritablement riche à M. Franz Schubert; d’après ce qu’on nous dit, un artiste viennois de Vienne encore jeune… “.
Plus prophétique encore, ce critique estimait, plus loin dans son article, la musique instrumentale de Schubert plus élevée que ses Lieder! „…Considérant les qualités et les défauts de ces chants, nous avons toujours supposé que M. Schubert serait encore plus heureux dans le genre qui n’a pas d’autres lois que celles de toute bonne musique tout court – dans la musique instrumentale, surtout dans ses formes plus vastes et plus libres. Notre supposition se confirme entièrement avec cette Première Grande Sonate. Celle-ci est d’une grande richesse d’inventions mélodiques et harmoniques vraiment nouvelles et originales; d’une richesse d’expression égale et encore plus diversifiée; ingénieuse et persévérante dans la réalisation, notamment dans la conduite de l’ensemble des voix, et pourtant d’un bout à l’autre de la vraie musique pour pianoforte…“.
Le premier mouvement – «Moderato» – est composé selon une forme sonate atypique. Une phrase plaintive, quelque peu inquiétante, jouée à l’unisson en pianissimo sur une octave et ornée d’un mordant, ouvre l’oeuvre, suivie d’une suite d’accords contrastante. Les premier et second thèmes de l’exposition, rythmiquement similaires, ne sont pas clairement séparés sur le plan structurel, une caractéristique qui se prolonge plus tard dans la transition ambiguë vers la réexposition. Le développement atmosphérique et expansif, inhabituel pour l’époque, se caractérise par une impression de dilatation du temps et d’errance; il constitue un exemple précoce de cette caractéristique déterminante des oeuvres de maturité de Schubert. Le mouvement est globalement calme et tendu, ponctué de climax dramatiques et d’une coda retentissante.
Le second mouvement - «Andante poco mosso» - comprend cinq variations sur un thème simple de 32 mesures en deux parties, comportant des éléments de contrepoint et de chromatisme. Les variations subissent généralement une subdivision rythmique progressive, avec une variation mineure parallèle suivie d’un changement de tonalité qui prépare un retour concluant à la tonique pour la variation finale. Cette structure, qui évite la monotonie tonale et produit un sentiment de départ et de retour, est identique à celle de l’Impromptu No 3 en si bémol majeur, D 935, (y compris les relations entre les tonalités) et est typique des oeuvres de la fin de l’époque classique en général.
La première variation introduit une figuration chromatique élidante qui accompagne le thème, par ailleurs largement inchangé.
La seconde variation est un scherzando énergique et richement orné, ponctué de touches chromatiques et mineures.
La troisième variation, sombre et dramatique, est dans la mineure parallèle, avec un usage remarquable de la dissonance et un accent mis sur la seconde mineure en ré bémol. Cette note prépare le changement de tonalité vers la sous-médiante, La bémol majeur, dans la quatrième variation, une passe virtuose de doubles croches rapides qui fait un usage intensif du chromatisme et de figurations pianistiques idiomatiques.
La variation finale, de retour en do majeur, est relativement simple, avec des accords répétés en triolets de croches et un caractère pastoral. Elle conserve l'accent mis sur le ré bémol de la variation précédente ainsi que des sections en mode mineur, assurant ainsi la cohésion du mouvement. La pièce se termine par une brève coda et une cadence plagale.
Le troisième mouvement - «Scherzo: Allegro vivace – Trio: Un poco più lento» - vigoureux et plein d'audaces harmoniques, rejoint le premier mouvement par son caractère, tandis que le trio, en fa majeur, évoque déjà Johannes Brahms. Il est d'une forme ternaire composée, sombre et insaisissable, jouant sur des éléments du premier mouvement (en particulier la séquence d’accords V–I–V–I du second thème) et synthétisant, renforçant et résumant les relations harmoniques et thématiques présentes tout au long de la sonate - une approche que Schubert a utilisée dans les scherzos de ses sonates pour piano de maturité. Des phrases de longueur irrégulière, des effets subito et des modulations inattendues et lointaines confèrent au scherzo un caractère original. Le trio pastoral en fa majeur, interlude au balancement doux et à la dynamique feutrée, offre un contraste saisissant.
Le «Rondo: Allegro vivace» final est une réminiscence de la Sonate KV 310, dans le même ton, de Mozart. Il termine brillamment cette sonate „riche d'invention véritable et musicale, tant mélodique qu'harmonique“, comme l'écrivait l’«Allgemeine musikalische Zeitung» du 1er mars 1826. Il est écrit en forme de sonate rondo avec une récapitulation raccourcie. Le thème du rondo, de style toccata, tout comme les thèmes de l’allegro et du scherzo, commence en la mineur et module rapidement vers le do majeur. La séquence d’accords V–I–V–I, déjà présente dans les premier et troisième mouvements, occupe à nouveau une place prépondérante dans les épisodes intermédiaires. Le mouvement est sobre, surtout pour un finale de Schubert, et s’achève sur un rythme vif avec une section finale en accelerando.
Franz SCHUBERT, Clara HASKIL en 1959 à Rome
L'interprétation de la Sonate pour piano en la mineur D 845 (op. 42) de Franz SCHUBERT proposée ici provient du récital que Clara HASKIL donna le 7 septembre 1956 au Festival de Besançon et qui terminait le programme officiel. Suite à l'immense ovation du public, elle dû lui offrir trois "bis" successifs, un Impromptu de Schubert, un Intermezzo de Brahms, et „L'oiseau Prophète“ extrait des „Scènes de la Forêt“ de Schumann. Malheureusement il ne semble pas que ces "bis" aient été conservés.
Jérôme SPYCKET sur le jeu de Clara HASKIL:
"[...] Nous la retrouvons, cette perfection, dans la Sonate en la mineur op. 42 de Schubert, qui clôt ce récital [...]. Son seul autre enregistrement de Schubert est celui de la Sonate en si bémol majeur, “Posthume“, qu'elle a été la première en France à tirer de l'oubli et dont elle donna une interprétation admirable, qui lui avait d'ailleurs valu son premier Grand Prix du Disque en 1953, trois ans plus tôt. Or, c'est précisément en 1956 que Clara Haskil a inscrit cette Sonate en la mineur à son répertoire, et il ne fait pas de doute qu'elle l'aurait enregistrée si elle en avait eu le temps; elle la jouera souvent en concert au cours des quatre années qui lui restent à vivre.
[...] beaucoup, tout en étant sensibles à ses beautés incontestables, ne peuvent s'empêcher d'y trouver aussi - comme dans tant d'oeuvres de Schubert - de ces longueurs que d'aucuns ont qualifiées de “divines“, comme pour les consacrer.
Or, grâce au jeu de Clara Haskil ces longueurs s'estompent: à chaque note, elle sait donner une humanité intense, qui ne peut laisser insensible. Son toucher inimitable, son legato “perlé“, une pulsation supérieure constante font que l'oeuvre avance, avance toujours, sans heurts ni stagnation, vers sa conclusion - en passant par le merveilleux Scherzo en trio qui se déploie harmonieusement, exempt de tout bavardage. [...]"
Franz Schubert, Sonate pour piano en la mineur D 845 (op. 42), Clara Haskil, 7 septembre 1956, Théâtre municipal de Besançon