Johann Sebastian BACH
Concerto pour clavecin No 1 en ré mineur, BWV 1052
version pour piano et orchestre de Ferruccio BUSONI
Dinu LIPATTI, piano
Orchestre du Concertgebow d'Amsterdam
Eduard van BEINUM
2 octobre 1947, Concertgebow, Amsterdam
Le BWV 1052 est l'un des plus populaires concertos pour clavecin de Bach, on n'en sait toutefois pas beaucoup sur son origine exacte:
"[...] La présence de certaines figures particulières en matière de technique de jeu a donné lieu à de nombreuses spéculations, selon lesquelles ce concerto trouverait son origine dans un concerto pour violon disparu depuis. Même si cette vision des choses a pu se répandre sans que personne, ou presque, ne vienne la contredire, entraînant de nombreuses “reconstructions” de ce que l’on suppose avoir été la version originelle, il ne fait aucun doute que l’oeuvre fut conçue à partir d’un instrument à clavier et qu’aucune des versions proposées pour le violon n’est réellement convaincante. Enfin, nombreuses de ses caractéristiques, parmi lesquelles l’irruption répétée de la partie soliste dans les passages pour tutti, ne s’expliquent qu’en partant du principe d’une priorité fondamentale accordée à l’instrument à clavier.
L’atmosphère très singulière du premier mouvement naît du bref unisson de la ritournelle qui réapparaît par la suite à intervalles réguliers. Les solos qui viennent combler ces intervalles frappent par l’inhabituelle densité du développement motivique de l’accompagnement, qui crée des liens thématiques pratiquement pour chaque mesure. Il en va de même dans le second mouvement: son thème, présenté également à l’unisson dès le début, accompagne tel un ostinato la cantilène du clavecin, élégiaque et richement ornée. Un finale brillant, à l’atmosphère tout aussi dense que celle des mouvements précédents, vient conclure l’oeuvre.[...]" cité des notes de Peter WOLLNY, dans une traduction d'Elisabeth ROTHMUND, publiées dans le livret d'un CD Harmonia Mundi.
L'origine exacte de l'oeuvre restera certainement pour toujours très controversée...
"[...] Comme la plupart des autres concertos pour clavecin, le Concerto pour clavier en ré mineur BWV 1052 est le produit d’une transcription réalisée à Leipzig à partir d’une oeuvre antérieure. Celui que Schumann considérait comme un chef-d’oeuvre absolu du genre est très probablement l’adaptation d’un concerto pour violon aujourd’hui perdu, également en ré mineur. L’Allegro initial révèle un tel caractère de concerto italien pour violon que l’on a même pu un temps supposer qu’il était issu d’un original ultramontain, de Vivaldi ou de l’un de ses contemporains: plasticité et vigueur toutes baroques de la phrase initiale, ampleur de la respiration instrumentale. Mais c’est faire peu de cas de l’exceptionnelle densité du tissu polyphonique de cette page, de sa tension farouche, de son caractère puissamment dramatique.
Au soliste est offerte une partie riche, brillante, où la virtuosité peut s’épanouir avec délectation et l’apparence d’une grande liberté (encore qu’il n’ait pas à improviser), dans des épisodes où il intervient seul et quasiment à découvert.
Ici comme ailleurs, l’éloquence du discours fait supposer quelque trame narrative que l’on peut découvrir à la lumière du remploi des trois mouvements en morceaux de cantates, le premier et le deuxième dans «Wir müssen durch viel Trübsal in das Reich Gottes eingehen» (Il nous faut traverser maintes tribulations pour entrer au royaume de Dieu) BWV 146, le troisième pour ouvrir la cantate «Ich habe meine Zuversicht» (J’ai placé ma confiance en mon Dieu fidèle) BWV 188. La lecture de ces morceaux de cantates révèle l’expression de la souffrance de l’homme accablé par le fardeau de son existence terrestre, et la façon dont la foi sauve le chrétien au milieu des vicissitudes de la vie. [...]" cité des notes de Gilles PANTAGREL publiées dans le programme d'un concert de la Philharmonie de Paris.
Que distingue la version „révisée“ par Ferruccio BUSONI de l'original de Bach? Il ne s'agit pas une simple transcription, mais d'une „RECRÉATION“ romantique destinée au piano moderne et à la grande salle de concert de la fin du XIXᵉ siècle, Busoni restant fidèle à la structure et à l'harmonie de Bach, mais transformant profondément l'écriture pianistique. Celle-ci est beaucoup plus virtuose. Là où Bach écrivait pour le clavecin, Busoni exploite toutes les possibilités du piano moderne: octaves, grands écarts, accords plus fournis, traits rapides parcourant tout le clavier, puissance sonore accrue.
Son but est d'obtenir une ampleur que le clavecin ne pouvait atteindre, ainsi qu'une texture plus dense, Busoni ajoutant souvent des doublures d'octaves, renforçant les voix intermédiaires et enrichissant les accords. La ligne musicale reste celle de Bach, mais l'impression sonore est beaucoup plus orchestrale. Les voix sont redistribuées: dans l'original, le clavecin dialogue avec l'orchestre tout en participant parfois au continuo. Busoni supprime cette fonction historique du continuo et réécrit la partie soliste afin qu'elle soit pleinement autonome et idiomatique au piano.
L'une de ses additions les plus célèbres est la grande cadence spectaculaire dans le premier mouvement: elle est entièrement de sa plume et développe les thèmes de Bach dans un langage pianistique très lisztien, avec une virtuosité éclatante.
Bref, Busoni ne cherche pas à donner une restitution historiquement informée, considèrant que transcrire consiste à révéler ce que l'oeuvre pourrait devenir sur un instrument moderne. Son Bach est monumental, presque symphonique, alors que l'original est plus transparent et contrapuntique. On peut dire qu'il traite Bach un peu comme un grand chef d'orchestre pourrait „réorchestrer“ une oeuvre: il ne change presque jamais la substance musicale, mais il en amplifie considérablement les moyens d'expression. C'est pourquoi sa version est à considérer non pas comme une simple transcription, mais comme une véritable interprétation créatrice de l'oeuvre de Bach.
Elle fut achevée en 1899, et publiée la même année par Breitkopf & Härtel sous le titre de „Concerto en ré mineur pour piano et orchestre d'après le BWV 1052 de J. S. Bach“ (catalogue BV B 28). Ferruccio Busoni était alors âgé de 33 ans.
Montage photo avec Dinu LIPATTI, l'Orchestre du Concertgebow d'Amsterdam et Eduard van BEINUM
L'interprétation qui en est proposée ici avec Dinu LIPATTI en soliste provient de la première partie du concert donné à Amsterdam le 2 octobre 1947, l'Orchestre du Concertgebow étant dirigé par Eduard van BEINUM, son chef-titulaire de 1945 à 1959.
Il s'agit là de l'unique témoignage orchestral de Dinu Lipatti dans cette oeuvre. Malgré les conditions techniques radiophoniques de 1947, un peu précaires, l'enregistrement est aujourd'hui encore considéré comme l'une des interprétations les plus saisissantes de la version de Ferruccio Busoni, tant par la noblesse du jeu de Dinu Lipatti que par l'accompagnement souple et énergique de Eduard van Beinum (la Symphonie No 1 de Johannes Brahms était en seconde partie de ce concert).
Johann Sebastian Bach, Concerto pour clavecin No 1 en ré mineur, BWV 1052, version pour piano et orchestre de Ferruccio Busoni, Dinu Lipatti, piano, Orchestre du Concertgebow d'Amsterdam, Eduard van Beinum, 2 octobre 1947, Concertgebow, Amsterdam