Les mazurkas de Frédéric Chopin - véritables poèmes symphoniques miniatures, nostalgiques et envoûtants -, comptent parmi ses plus belles réalisations, et parmi celles-ci, celle en do dièse mineur figure parmi les plus remarquables: c'est l’une de ses mazurkas les plus ambitieuses et les plus complexes.
Elle se distingue surtout par le fait qu’elle dépasse largement le caractère de danse populaire habituel de la mazurka. Chopin y mêle plusieurs rythmes de danses polonaises — mazur, oberek et kujawiak — et surtout développe une écriture contrapuntique très raffinée.
Mieczysław TOMASZEWSKI (*) la décrivit comme étant un chef-d’oeuvre absolu. Elle n’est pas seulement très inspirée, mais aussi superbement conçue. Au tournant des années 1840, l’intérêt de Chopin fut éveillé par un ouvrage publié à Paris en 1837: un manuel de contrepoint de Cherubini. Cet intérêt accru pour le contrepoint, ainsi que l’approfondissement des connaissances et des compétences de Chopin dans ce domaine, donnèrent naissance aux mazurkas des opus successifs, dont l’opus 50. La technique polyphonique fut intégrée à la texture des mazurkas, bien qu’esquissée comme à la plume fine.
Désormais, trois types de texture allaient coexister et s’entremêler dans la musique des mazurkas: la texture homophonique, typique des mazurkas, utilisant des accords pour mettre en valeur la mélodie d’accompagnement; la texture monophonique et la texture polyphonique. Chopin opposa la délicatesse et la subtilité du thème d’ouverture, exprimé sous la forme d’un canon, à la sonorité pleine et tumultueuse du contre-thème de la mazurka. Deux autres motifs apparaissent au fil de cette oeuvre. On entend d’abord l’écho d’un oberek vertigineux – la répétition implacable d’une seule phrase, bien que toujours d’une manière légèrement différente. Vient ensuite un sostenuto, chanté amplement sur un air de kujawiak.
L’alternance de ces quatre rythmes et de ces quatre tons narratifs semble infinie, et pourtant, dès le tout début, tout ici tend vers un point culminant final... vers un stretto contrapuntique et chromatique, plutôt inhabituel dans une mazurka, et son tournant dramatique, teinté de tragédie. La musique s’apaise alors et s’atténue, sans pour autant s’éteindre. On comprend aisément que George Sand, aussi sensible qu’elle était à la musique, fût pour ainsi dire euphorique. „Chopin a composé deux adorables mazurkas“, a-t-elle déclaré à Eugène Delacroix, avant d’ajouter, avec une hyperbole peut-être délibérée: „qui valent plus que quarante romans et expriment davantage que toute la littérature du siècle“
(*) Mieczysław Tomaszewski, “A series of programmes entitled ‘Fryderyk Chopin's Complete Works’Polish Radio 2“, d'après la page «Mazurka in C sharp minor» du site chopincompetition.pl.
L'interprétation qui en est proposée ici provient d'une prise de son faite par le label Columbia à Genève en 1950:
Recto de la pochette du disque Columbia ML 4721
Ce disque Columbia ML 4721 est entièrement consacré à Frédéric CHOPIN:
Verso de la pochette du disque Columbia ML 4721
⇒ Sonate No. 3 en si mineur, Op. 58
⇒ Barcarolle en fa dièse majeur,Op. 60
⇒ Nocturne No. 8 en ré bémol majeur, Op. 27, No.2
⇒ Mazurka No. 32 en do dièse mineur, Op. 50, No. 3
Ces oeuvres furent enregistrées entre 1947 et 1950 et publiées en hommage à Dinu LIPATTI, peu après son décès.
Contrairement aux autres oeuvres publiées sur ce disque Columbia ML 4721, cette mazurka fut enregistrée à Genève, dans un studio de la radio. Il ne s'agissait toutefois ni d'une exception due à une préférence artistique pour Genève, ni d'un enregistrement “de complément“ réalisé fortuitement par Columbia: la Mazurka op. 50, No. 3, faisait partie intégrante de la grande session genevoise organisée spécialement pour Lipatti en raison de son état de santé très précaire - qui, après ses dernières séances londoniennes d’avril 1948, s'était de plus en plus détérioré. Columbia aurait bien entendu souhaité poursuivre le travail à Abbey Road, mais les voyages à Londres étaient devenus extrêmement difficiles pour Dinu Lipatti.
Un témoignage particulièrement intéressant est celui de Mark AINLEY, fondé sur les sources concernant ces séances, précisant qu'après le concert de Lipatti à Zurich du 7 février 1950, le directeur de la maison de pianos Jecklin suggéra à Walter Legge que Columbia réalise ses futurs enregistrements en Suisse. En 1949, Columbia avait encore envisagé que Lipatti puisse venir à Londres, mais son état rendait ce projet de moins en moins réaliste. À Pâques 1950, Legge assura finalement à Lipatti qu'il ferait son possible pour l'enregistrer près de chez lui, donc à Genève.
Le camion d'enregistrement de Columbia, avec les techniciens, arriva en Suisse après avoir été utilisé au Festival de Prades. Un studio de Radio Genève fut loué pour les séances. Les essais commencèrent le 2 juillet 1950, et les séances de prise de son se déroulèrent du 3 au 12 juillet. La documentation de la Fondation Lipatti donne explicitement parmi les oeuvres enregistrées à Genève:
⇒ les 14 Valses de Chopin
⇒ la Mazurka op. 50 No. 3
⇒ la Partita en si bémol majeur de Bach
⇒ la Sicilienne de Bach-Kempff
⇒ la Sonate KV 310 de Mozart
⇒ plusieurs transcriptions/chorals de Bach
La discographie plus précise publiée sur le site consacré à Lipatti donne même la date de la matrice de la mazurka: 11 juillet 1950, Studio 2, Radio Genève. Ce fut donc hélas l'un des derniers enregistrements de Dinu Lipatti pour le disque.
Sur cette page du site consacré à Dinu Lipatti est précisé que le résultat fut techniquement assez différent des enregistrements Abbey Road. Le studio de Radio Genève était petit, et l'ingénieur du son Anthony GRIFFITH dut employer une prise de son assez rapprochée. Cela explique la sonorité particulière des enregistrements de juillet 1950: piano très présent, assez comprimé, avec relativement peu de réverbération.
Étiquette verso du disque Columbia ML 4721
Frédéric CHOPIN, Mazurka No. 32 en do dièse mineur, op. 50, No. 3, Dinu LIPATTI, piano, 11 juillet 1950, studio de la radio, Genève
Mazurka No. 32 en do dièse mineur, op. 50, No. 3 04:21