Frédéric Chopin commença de composer sa Barcarolle en fa dièse majeur, op. 60, en novembre 1945 à Nohant et la termina en été 1846 - elle fut publiée à la fin de cette même année. Chopin dédia cette pièce à la baronne de Stockhausen (épouse du dédicataire de la Ballade opus 23) et la joua lors du concert qu'il donna chez Pleyel le 16 février 1848 - son tout dernier concert à Paris. Il était alors gravement malade, à tel point que son jeu ne pouvait plus atteindre le forte. Mais malgré cette gamme réduite, son interprétation de la barcarolle exerça un charme magique qui bouleversa profondément son public.
Frédéric Chopin, Daguerréotype pris en 1849
La barcarolle traditionnelle est une synthèse ou une adaptation des chants des gondoliers vénitiens. En général, elle est écrite en mesure 6/8, traduisant les mouvements du bateau - le temps fort tombant sur le 1 et le temps faible sur le 4 de la mesure. Elle fut une attraction touristique dès le XVIIIe siècle.
La Barcarolle de Chopin, en revanche, est en mesure 12/8, avec des temps forts sur le 1 et le 7, et des temps faibles sur le 4 et le 10, ce qui confère à la mélodie une ligne plus longue et plus fluide. Chopin la clôt sur quatre octaves fortissimo, comme pour nous arracher à notre rêve et nous ramener à la réalité.
Elle est construite en trois vastes parties, avec une brève introduction et une très ample coda.
"[...] Dans cette page suprême, „baignée par l’extase d’un rêve enivré“, selon la définition d’Alfred Cortot, il est curieux d’assister à la transfiguration de certains éléments conventionnels, comme l’usage diffus de mélodies en tierces et en sixtes, qui pourraient faire penser à un chant „facile“, d’origine italienne; de même, l’ondulation du rythme de barcarolle n’a rien de descriptif mais favorise plutôt le mouvement d’un récit, d’une narration qui, partant de perspectives paisibles, va s’amplifiant vers des pages de passion ardente, réalisées en une exaltante sonorité de richesse symphonique.
Le cours de la narration est plein de surprises, d’anfractuosités, de lieux secrets, tels les quatre mesures poco più mosso, dans lesquelles la seule main droite libère un espace à perte de vue avant que se mette en marche la deuxième partie de l’oeuvre à partir d’un La majeur confiant; ainsi, en retournant triomphalement à cette tonalité après le parcours le plus aventureux, le discours subitement se replie (meno mosso) dans une sorte de „décalage“ chromatique duquel s’élève une phrase ailée, comme improvisée (dolce sfogato), fine fleur lyrique de toute la composition, soustraite à la lumière du jour dans les replis d’un passage de transition: un sfogato (épanché), comme il en survient dans Chopin, d’une chaste et rêveuse intimité.
La reprise est enrichie par les sonorités des octaves redoublées dans le grave, mais réduite à peu de mesures de manière à se développer encore dans l’ultime survol d’une coda, où le pouvoir expressif de l’harmonie, par chromatismes, enharmonie, superpositions tonales, atteint un sommet de puissance et de ductilité qui ne trouvera comparaison qu’avec le Tristan et Iseult de Wagner. De l’apaisement de ce tumulte naissent les dernières mesures pour lesquelles il convient de citer le commentaire de Ravel: „Tout s’apaise. Du grave s’élève un trait rapide, frissonnant, qui plane sur les harmonies précieuses et tendres. On songe à une mystérieuse apothéose“. [...]" cité des notes de Giorgio PESTELLI publiées en 2015 dans le livret du CD klanglogo KL 1409.
L'interprétation qui en est proposée ici provient d'une prise de son faite par le label Columbia à Londres en 1948:
Recto de la pochette du disque Columbia ML 4721
Ce disque Columbia ML 4721 est entièrement consacré à Frédéric CHOPIN:
Verso de la pochette du disque Columbia ML 4721
⇒ Sonate No. 3 en si mineur, Op. 58
⇒ Barcarolle en fa dièse majeur,Op. 60
⇒ Nocturne No. 8 en ré bémol majeur, Op. 27, No.2
⇒ Mazurka No. 32 en do dièse mineur, Op. 50, No. 3
Ces oeuvres furent enregistrées entre 1947 et 1950 et publiées en hommage à Dinu LIPATTI, peu après son décès.
La seconde de ces 4 oeuvres:
Étiquette verso du disque Columbia ML 4721
Frédéric Chopin, Barcarolle en fa dièse majeur, Op. 60, Dinu Lipatti, piano, 17 et 21 avril 1948, EMI Studio No. 2, Abbey Road, Londres