Dinu LIPATTI composa sa Sonatine pour la main gauche en 1941, dans le village de Ciolcești-Fundă
ățeanca (département d'Argeș), à l’occasion du 50e anniversaire de son maître Mihail Jora, à qui tous ses anciens élèves de la même promotion (Paul Constantinescu, Dinu Lipatti, Constantin Silvestri, Ion et Gheorghe Dumitrescu ainsi que Constantin Bugeanu) devaient dédier une composition, et des 60 ans de George Enescu. Comme Lipatti l’a lui-même caractérisée, dans une lettre adressée à Florica Musicescu, datée du 28 août 1941: „L’oeuvre est authentiquement roumaine, sur un thème roumain assez enjoué“. Lipatti met une fois de plus à profit le folklore national dans une oeuvre aux proportions conventionnelles où s’allient harmonieusement la maîtrise formelle avec la jeune vivacité de la danse et la nostalgie du chant ancestral.
«« Dans cette oeuvre, le compositeur explore comment obtenir un discours varié et coloré avec peu de moyens, „dans un cadre simple et clairement organisé“ qui „restera toujours accessible au public“, comme le dit le compositeur lui-même. La sensibilité et la rigueur transparaissent dans l’écriture de cette brillante pièce d’inspiration folklorique roumaine „pure“. Elle se compose de trois parties ingénieusement construites, avec des thèmes principaux et secondaires qui s’entremêlent dans des lignes musicales ascendantes et descendantes. À notre avis, la Sonatine pour la main gauche appartient à la catégorie des oeuvres de grande valeur „composées par un certain nombre d’éminents compositeurs-pianistes“. Lipatti fait preuve dans cette oeuvre d’une noble sensibilité, accompagnée d’une connaissance approfondie de l’art de la composition et des ressources expressives du piano. »»
Corina IBĂNESCU, traduit de son étude «Dinu Lipatti - Sonatina for the left hand» publiée en 2017 dans le «Bulletin of the Transilvania University of Brașov», Series VIII: Performing Arts, Vol. 10 (59) No. 1.
Dinu LIPATTI avec sa mère Anna à Paris en 1933
Les trois parties de la Sonatine s’inscrivent dans les structures bien connues du genre: un Allegro en forme de sonate, un Andante espressivo sous la forme d’un lied en trois parties et le Final – Allegro, un rondo spirituel s’inscrivant dans le cadre de la sonate.
Le premier mouvement - ALLEGRO - est un mouvement énergique construit selon une forme sonate condensée. Le thème principal, d'un caractère sobre et diatonique, se développe avec une grande liberté rythmique. Malgré la limitation à une seule main, l'écriture est d'une richesse contrapuntique étonnante.
Voir la description détaillée de Corina IBĂNESCU
Cliquer ci-dessus pour masquer à nouveau ce texte!
«« La première partie s’ouvre sur une note d’angoisse, à travers la ligne sinueuse d’une gamme modale folklorique centrée sur la note la. La série du modèle mélodique est construite à partir de demi-tons et de secondes élargies, une succession qui n’a rien d’aléatoire. Nous le remarquerons dans la manière dont sont traités les quatre sous-motifs. Le motif est répété à une tierce ascendante, puis il est divisé; les sous-motifs 3 et 4 sont répétés à la seconde, et la phrase se termine par deux répétitions du motif 3, toutes deux à une seconde ascendante.
Le traitement se poursuit en inversant le sens des motifs 1 et 2 qui, dans la succession des quatre progressions, révèlent, à la manière d’un accordage, un jeu de quartes et de quintes. La construction se répète dans les 8 mesures suivantes, cette fois à l’«octava alta», afin de faire résonner une autre paire de quintes, pour précipiter soudainement une chute de quartes parfaites suivie d’une série qui répète la succession petite tierce-petite seconde dans un mouvement descendant, puis son inversion pour le mouvement ascendant. Cette ligne, structurée sur des quartes diminuées ou de grandes tierces, nous conduit au premier thème secondaire qui se présente avec aisance au sein d’une période musicale composée de deux phrases qui commencent de la même manière mais se terminent par des cadences différentes.
Il convient de noter que la mélodie du thème met en évidence l’équilibre des quintes la-mi, si-mi et fa dièse-si. Le deuxième thème secondaire, juxtaposé au premier et portant l’indication «chanté», conserve le jeu des quintes parfaites comme un germe. La mesure 37 ouvre la ligne de développement propre à cette partie. On entend à nouveau le thème principal, mis en dialogue avec le thème secondaire dans de brèves inflexions modulatoires atteignant les centres tonaux fa, mi bémol, la bémol.
Le deuxième thème secondaire est également séquencé en sol mineur, la mineur, ré mineur, fa majeur, si bémol, la séquence de son dernier sous-motif menant à la dernière section de la forme, la ronde. Le thème secondaire est introduit dans le centre tonal de base, richement mis en valeur par de larges arpèges. La ligne de l’idée principale apparaît à la fin, juste avant la dernière déclamation du chant, dans une sonorité «sotto voce». »»
Corina IBĂNESCU, traduit de son étude «Dinu Lipatti - Sonatina for the left hand» publiée en 2017 dans le «Bulletin of the Transilvania University of Brașov», Series VIII: Performing Arts, Vol. 10 (59) No. 1.
Le second mouvement - ANDANTE ESPRESSIVO - est le coeur expressif de l'oeuvre. Il s'agit d'un mouvement lyrique où une mélodie simple est progressivement transformée. Le chant, très pur, évoque parfois la mélancolie des chants populaires roumains, tandis que l'accompagnement reste délicat et transparent.
Voir la description détaillée de Corina IBĂNESCU
Cliquer ci-dessus pour masquer à nouveau ce texte!
«« L’atmosphère douce de cette partie transparaît dès les premières mesures, donnant naissance à une page d’une beauté extraordinaire qui confirme que Lipatti ne se contentait pas de „jouer tel qu’il était, mais qu’il composait tel qu’il était“. Le compositeur lui-même déclare: „Hier soir, j’ai joué ma sonatine à une oreille inexpérimentée mais très attentive, qui m’a dit que l’Andante était merveilleux. Je considère cela comme une bonne expérience et cela me prouve que les choses simples et sincères, concentrant toute la sensibilité dans un cadre simple et clairement organisé, seront toujours accessibles au public“.
La deuxième partie est un lied en trois parties de structure A-B-A. La première idée musicale, en si bémol majeur, se compose de deux phrases asymétriques. La mélodie de la première phrase comporte deux sous-motifs importants sur le schéma desquels s’articuleront les développements suivants de la deuxième phrase. La section B commence sur la tonique do, en reprenant la ligne mélodique initiale qui ne cesse de s’amplifier. Les mêmes éléments thématiques constituent la base de cette partie centrale. De plus, la formule rythmique formée par une croche pointée suivie d’une double croche souligne le caractère nostalgique.
La dernière section présente les phrases dans un ordre inversé; la deuxième phrase, qui conserve les mêmes proportions que lors de sa première apparition, est introduite en mi bémol mineur. La conclusion est assurée par la deuxième phrase, dont les respirations sont allongées par l’atmosphère qui s’éteint progressivement. »»
Corina IBĂNESCU, traduit de son étude «Dinu Lipatti - Sonatina for the left hand» publiée en 2017 dans le «Bulletin of the Transilvania University of Brașov», Series VIII: Performing Arts, Vol. 10 (59) No. 1. normal;"
Le troisième mouvement - ALLEGRO est un finale vif et brillant qui exige une grande agilité de la main gauche. Les rythmes incisifs, les contrastes de registres et l'élan virtuose conduisent à une conclusion pleine de vitalité, sans jamais sacrifier l'élégance du discours.
Voir la description détaillée de Corina IBĂNESCU
Cliquer ci-dessus pour masquer à nouveau ce texte!
«« L’Allegro final revêt le caractère d’un rondo en forme de sonate, une méthode fréquemment rencontrée dans les structures classiques de la sonate. Le thème principal articule, en deux phrases concises, les quatre motifs dansants, dans un rythme binaire et vif. On remarque la parenté entre le thème principal ouvrant la Sonatine et cette mélodie de danse, qui utilise le même schéma mélodique construit sur des quartes et des quintes. Après un bref interlude, marqué par des accents asymétriques et par le roulement impétueux des doubles croches, la danse résonne à nouveau, avec des proportions légèrement plus amples grâce aux brèves interventions du registre grave qui soulignent les formules de fin du motif.
Le deuxième thème apparaît à partir de la mesure 36 dans l’accompagnement de la basse, qui rappelle le son d’un cimbalom. Parmi les sons qui respirent lentement sur de longues durées, deux motifs nostalgiques apparaissent: le premier consiste en un rythme progressif de petites secondes, et le second en un rythme ascendant de quintes résolu par un mouvement opposé.
La mesure 67 marque le début du développement, dans lequel les motifs des deux thèmes entretiennent un dialogue fervent, s’intercalent, s’interrompent mutuellement, se laissant porter par le tumulte du rythme en triolets. De ce tourbillon sonore émergent, tels des éclairs, de courts motifs mais aussi des phrases plus longues. À partir de la mesure 123, l’enchaînement de plus en plus vif annonce le moment de la reprise qui ramène le centre tonal La grâce au thème principal, dans une dynamique puissante. Après une brève intervention d’un motif appartenant au thème secondaire, c’est le thème principal qui mène le discours jusqu’à la fin. »»
Corina IBĂNESCU, traduit de son étude «Dinu Lipatti - Sonatina for the left hand» publiée en 2017 dans le «Bulletin of the Transilvania University of Brașov», Series VIII: Performing Arts, Vol. 10 (59) No. 1.
Dinu LIPATTI, à gauche probablement dans le début des années 1940, à droite en 1936
Dinu LIPATTI donna sa Sonatine en première audition le 27 février 1942 à Bucarest, puis l'enregistra le 2 mars suivant (*) pour la radio roumaine. Cet enregistrement unique précieusement conservé aux Archives sonores de la radio est «un document d’une grande valeur: le compositeur et l’interprète se rencontrent pour créer une véritable oeuvre d’art» traduit de l'ouvrage de Tănăsescu DRAGOȘ et Grigore BĂRGĂUANU «Dinu Lipatti», «București Editura muzicală a Uniunii Compozitorilor», 1971, page 172.
(*) La datation provient de cette page du site koelnklavier.de.
Dinu Lipatti, Sonatine pour la main gauche, Op. 10, Dinu Lipatti, 4 mars 1943