La Sonate pour piano No 23, op. 57, de Ludwig van BEETHOVEN fut certainement commencée au cours de l’été 1804. Elle fut dédiée au comte Franz von BRUNSWICK, et publiée en février 1807.
Elle est née dans une période extrêmement féconde de sa production: au cours des quelques sept années précédentes, Beethoven avait produit trois symphonies, dont l’Eroica, op. 55, qui jeta de nouvelles bases à tous les niveaux. Le début de cette période “héroïque“ vit également naître la Sonate «Waldstein», op. 53, ainsi que le Triple Concerto. Mais Beethoven dut aussi affronter au quotidien sa surdité croissante. Il avait entre-temps reconnu, dans son Testament de Heiligenstadt, l’affliction qu’il avait tenté de cacher. Il s’était aussi amouraché de la comtesse Guicciardi, la première d’une longue liste de femmes inaccessibles. Pourtant, à mesure que son ouïe déclinait, sa musique s’affermissait, gagnait en puissance et en innovation.
Ludwig van BEETHOVEN vers 1804-1805, une peinture de Joseph MÄHLER
Ce n’est qu’après son décès que le qualificatif „Appassionata“ lui fut attribué par l’éditeur hambourgeois Cranz, en 1838, lors de la publication d’une version pour piano à quatre mains. Un qualificatif qui n’est donc pas du compositeur, mais qu’il n’aurait peut-être pas désavoué..
Beethoven considérait alors cette oeuvre comme „la plus grande de ses sonates“, du moins jusqu’à son op. 106. La postérité a confirmé ce jugement et sa popularité ne s’est jamais démentie. Nombre de musiciens et musicologues ont cherché à déchiffrer le message de cette sonate.
Romain ROLLAND y voyait l’illustration de la domination de l’esprit sur les passions et folies des hommes et des éléments, commentant cette oeuvre avec une admirable pénétration, usant de cette formule: „un torrent de feu dans un lit de granit“. Il y voit à la fois un „chef-d‘oeuvre de logique et un chef-d‘oeuvre de passion, , l’un des plus parfaits et impressionnants de son auteur“, et poursuit: „ce bloc d‘où le marteau des cyclopes n‘arracherait pas un grain, ce corps athlétique, sans draperies, sans ornements, où tout est muscle et charpente revêtue d‘une chair solide et dure, sans trace d‘embonpoint... “ (Romain Rolland, Beethoven. Les grandes époques créatrices. De l’Héroïque à l’Appassionata, II, Paris, Éditions du Sablier, 1928).
"[...] Et de fait, c‘est l‘oeuvre de Beethoven la plus bouillonnante, la plus frénétique, mais aussi la plus dépouillée, la plus disciplinée. A ce titre, elle est à rapprocher du premier mouvement de la Cinquième Symphonie qu‘elle surpasse du reste par la portée et la profondeur de son message. À Schindler qui lui en demandait la signification, Beethoven répondit: „Lisez La Tempête de Shakespeare“ mais son autre réponse est peut-être encore plus lourde de sens: „S‘ils savaient à quoi j‘ai pensé. ils seraient effrayés“. Ce qui confirme l‘inhumanité souveraine dont parle encore Romain Rolland.[...]" Harry HALBREICH dans ses notes publiées dans le livret du CD Gramola 98743.
Dans son ouvrage „Une lecture de la sonate Appassionata“, Philippe GOUTTENOIRE souligne "[...] une singularité formelle évidente du premier mouvement: celle de l’absence de toute reprise. Et pourtant, lorsqu’on tente de replacer l’œuvre dans le contexte historique qui l’a vu naître, il apparaît qu’en ce tout début de XIXe siècle, la pratique commune de ce qu’on appellera plus tard la forme sonate, implique la présence systématique d’au moins une reprise, celle de l’exposition. Doit-on voir cette particularité comme secondaire, ou bien est-elle réellement signifiante, voire fondatrice, au sein d’un ensemble de caractéristiques formelles, tonales et thématiques, d’une pensée dramatique du temps tout à fait nouvelle?[...]"
Une courte description des trois mouvements de l'Appassionata, citée des notes de Harry HALBREICH référenciées un peu plus haut:
"[...] Les trois morceaux présentent des liens thématiques indéniables, et les deux thèmes du premier mouvement sont eux-mêmes très étroitement apparentés. L‘Allegro assai est une forme-sonate de dimensions énormes dont l‘exposition ne comporte pas de barre de reprise. Le premier thème comprend deux éléments, le premier, simple suite d‘arpèges de l‘accord parfait, le second essentiellement expressif, introduisant le trille, dans lequel Alfred Cortot voit à juste titre le véritable élément cyclique de la sonate, soulignant son caractère “d‘appel et de supplication”.
Et soudain, premier fortissimo, un trait fulgurant en sextolets de doubles croches, tout le clavier de haut en bas. Mais sa résolution cadentielle se fait pianissimo: la dynamique se trouve en contradiction avec la logique harmonique, ce qui signale son émancipation en tant qu‘élément souverain. Le thème est repris fortissimo, avec des blocs d‘accords en syncopes furieuses qui sont autant de points d‘interpolations, d‘accroissances monstrueuses participant d‘une véritable frénésie noire.
Le second thème, consolant, purement mélodique, conserve la structure agogique du premier dont il renverse les intervalles: c‘est comme le positif et le négatif d‘une même image et le morceau en tire une surprenante unité. Le développement est plutôt une contreexposition, qui suit le même ordre que l’exposition et où le second thème chante en ré bémol. Dans la reprise, amplifiée, le second thème apparaît en fa majeur et dans le long développement terminal, les deux thèmes accusent davantage encore leur consanguinité.
Enfin, une cadence parfaite affirme le ton de fa mineur, dans lequel s‘élance la sauvage coda (Più Allegro), où l‘accélération du tempo multiplie la tension. A présent seulement, le second thème chante en fa mineur, avec le sens d‘une affirmation inéluctable. La musique meurt alors sombrement, tandis qu‘aux basses gronde un archétype commun aux deux thèmes, que plus rien ne différencie devant la mort: “Lente chute d‘un immense son mouvant vers l‘extrême-grave, l‘ombre et l‘immobilité, où il s‘abolit” (A. Boucourechliev).
Le bref Andante con moto comporte trois variations sur un court thème en deux périodes de huit mesures, chacune reprise. C‘est une sorte de choral ou d‘hymne paisible, ramassé dans le grave, avec un commentaire en rythmes pointés d‘allure processionnelle. Sa gravité agit à la manière d‘un baume après les orages du premier mouvement. La première variation est un jeu de syncopes décalées à la main gauche; la seconde, d‘une sérénité élyséenne, se déroule en doubles croches régulières. L‘agogique s‘anime jusqu‘aux triples croches de la troisième variation. Suit une reprise à peine modifiée de l‘hymne initial. Et puis?
C‘est l‘impasse: deux arpèges de septième diminuée, pianissimo, fortissimo, et c‘est tout de suite le finale. Cet Allegro ma non troppo (le tempo ne rend pas compte de l‘agitation intérieure suscitée par le sourd remous des doubles croches) adopte la forme-sonate et non celle plus habituelle du rondo. C‘est le déchaînement de l‘océan, comme dans le finale de l‘opus 31 Nr. 2, avec cette même impressionnante solitude, mais de manière bien plus grandiose. Les dix-neuf premières mesures ne sont que la transition du morceau précédent, fanfare sinistre, puis mouvement perpétuel tourbillonnant. Enfin commence le thème principal, unique à vrai dire. Le développement démarre à la sous-dominante mineure et on remarquera dans ce morceau l‘insistance sur le mode mineur, à l‘exclusion presque totale de majeur. Rien ne semble pouvoir arrêter le déferlement hallucinant des doubles croches. Mais au sommet du crescendo intervient soudain la rupture d‘une mesure de silence. Suit alors un extraordinaire decrescendo total: de dynamique, de rythme, enfin de hauteur. Du quasi-silence surgit la réexposition. Chose étrange, toute cette seconde partie, depuis le début du développement, est alors reprise. Un accelerando conduit à la coda-strette vertigineuse (Presto) qui mène la musique à un énorme gouffre où elle s‘engloutit. [...]"
Nikita MAGALOFF en 1969 à Salzburg
L'interprétation qui en proposée ici - prise sur le vif - provient du récital que donna Nikita MAGALOFF dans le «Mozarteum» de Salzburg le 7 août 1969.
Le récital s’ouvrait sur la Sonate en si bémol majeur, opus 106, de Mendelssohn et se terminait par une interprétation descriptive, contrastée et – comme il ne saurait en être autrement – virtuose du Gaspard de la nuit de Ravel. Entre ces deux oeuvres, la superbe mais peu jouée Sonatine canonique composée par Luigi Dallapiccola en 1943, à partir de quelques caprices de Paganini, ainsi que cette Appassionata de Beethoven brûlante et brillantissime:
Ludwig van Beethoven, Sonate pour piano no 23 en fa mineur, op. 57, dite «Appassionata», Nikita Magaloff, 7 août 1969, Mozarteum, Salzburg
1. Allegro assai 09:11 (-> 09:11)
2. Andante con moto 05:53 (-> 15:04)
3. Allegro ma non troppo 08:09 (-> 23:13)