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Johannes BRAHMS
Sonate No. 3 en fa mineur, opus 5
Nikita MAGALOFF
19 décembre 1958

Avec sa Sonate No. 3 en fa mineur, opus 5, dédiée à la comtesse Ida von HOHENTHAL, Johannes BRAHMS prit congé très tôt du genre de la sonate pour piano. Il en composa les second et quatrième mouvements durant l’été de 1853, puis les trois autres à l’au­tomne de la même année. C’est son unique oeuvre qui fut soumise à Robert SCHUMANN durant sa composition.

L'histoire raconte que le 30 septembre 1853, un jeune homme timide se présenta au seuil de la porte de Robert et Clara Schumann. Ils n’étaient pas chez eux, mais leur fille Marie demanda à l’inconnu de repasser le lendemain, ce qu’il fit. Robert Schumann accueillit le jeune homme inconnu et, après quelques civilités, l’invita à jouer quelque chose au piano. Après seulement quelques mesures, Robert interrompit le jeune homme et alla chercher son épouse, pianiste renommée, pour qu’elle vienne écouter elle aussi. La musique interprétée par le jeune homme fit une profonde impression sur le couple de musiciens, et ce soir-là, Schumann écrivit dans son journal que le jeune homme était un „génie“.

Ce jeune homme était Johannes Brahms, alors âgé de 20 ans seulement et totalement inconnu en tant que musicien. Moins d’un mois plus tard, le 28 octobre, son nom fut porté à l’attention des cercles musicaux allemands dans un article élogieux que Robert Schumann consacra à son sujet dans la «Neue Zeitschrift für Musik». Pour Schumann, Brahms n’était „pas quelqu’un qui atteint la maîtrise par étapes, mais quelqu’un qui jaillit, complet et pleinement armé, à l’image de Minerve“.

Sa sonate fut donnée en première audition publique par Clara SCHUMANN en décembre 1854, lors d’une tournée à Magdebourg. Son programme comprenait également d’autres oeuvres de Brahms.

Le jeune Johannes BRAHMS, calotype de 1854
Le jeune Johannes BRAHMS, calotype de 1854
La Sonate en fa mineur était la troisième des sonates pour piano de Brahms. Elle constituait clairement un pas en avant par rapport aus deux sonates précédentes, bien que l’intervalle entre elles n’ait pas été long. Elle est d’une plus grande envergure, d’une expression plus puissante et d’une construction plus assurée, d'une structure non conventionnelle en cinq mouvements. C’est l’oeuvre d’un maître accompli malgré le jeune âge du compositeur, qui semblait en effet „pleinement armé, à l’image de Mi­ner­ve“.

Son écriture est puissante et grandiose, comme d’habitude chez Brahms - ce qui tient peut-être au fait que ses mains étaient très grandes. Il déploie de grands gestes à l’aide d’octaves et d’accords puissants. La texture, presque orchestrale, rappelle celle de Liszt, qui se débattait la même année avec son imposante Sonate en si mineur. Bien que la Sonate en fa mineur de Brahms soit extrêmement exigeante sur le plan technique, il ne s’agit toutefois pas d’une pièce de virtuosité superficielle.

"[...] On a parfois voulu y voir une sorte d’autoportrait, et c’est effectivement la plus di­ver­se en sentiments. Le style personnel de Brahms s’y affirme déjà nettement: suc­ces­sions de tierces et de sixtes, idées mélodiques plus compartimentées, choix plus défini d’un type d’écriture particulier réservé à une section. L’harmonie utilise davantage les degrés secondaires; le nombre des mouvements - cinq et non quatre comme dans la so­na­te classique - s’apparente à l’ancien divertimento; les trois mouvements rapides al­ter­nant symétriquement avec les deux mouvements lents, qui sont reliés par la thé­ma­ti­que.

Le jeune Johannes BRAHMS, dessin au crayon réalisé en 1853 par Jean Joseph Bonaventure LAURENS
Le jeune Johannes BRAHMS, dessin au crayon fait par Jean Joseph Bonaventure
LAURENS à Düsseldorf en 1853. Il aurait été fait à la demande de Robert Schumann.
L'original se trouve à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras.
1. ALLEGRO MAESTOSO: on ne peut qu’admirer dans cette page l’extraordinaire chemin parcouru par Brahms, en une seule année, depuis sa seconde sonate.

L’exposition du premier thème, répartie en quatre variantes rythmiques sur trente-huit mesures, montre une concentration d’idées rare; la cellule initiale, ascendante, éclate avec la violence d’un éclair. Au contraire, la basse procède par chromatisme descendant comme une passacaille. À la septième mesure, la même idée se présente en accords calmes, posés sur les triolets de quintes à vide qui annoncent le style funèbre du “Re­qui­em allemand"; après une reprise rageuse de la première idée, lui succède son augmentation sous la forme d’un majestueux choral («Fest und Bestimmt»).

Le second thème proprement dit (en la bémol majeur, con espressione), proche de Chopin, suit un chemin très modulant avant de s’enchaîner au troisième thème, au chromatisme descendant (accelerando), posé sur une pédale de la bémol.

L’ensemble de ce matériau thématique dérive de la cellule initiale selon un procédé lisztien. Au cours du développement apparaît une belle phrase chantée par la main gauche, en ré bémol majeur (quasi cello). La réexposition classique est suivie d’une coda (Più animato) où figure le dessin par mouvement contraire annonçant le Scherzo de la Quatrième Symphonie.

2. ANDANTE ESPRESSIVO: ce fut la première page écrite par Brahms, qui plaça en épi­gra­phe ces vers du poète C. O. Sternau [pseudonyme du poète et libraire Otto Julius Inkermann]:

extrait de la première édition Senff Leipzig 1954, en-tête Andante
extrait de la première édition Senff Leipzig 1954, en-tête Andante

„Le soir tombe, le clair de lune brille,
Il y a là deux coeurs unis par l’amour
Qui s’enlacent avec béatitude.“
Ce long nocturne, d’une poésie intense, est l’une des plus belles “scènes d’amour” de toute la musique romantique allemande; il s’inscrit dans la lignée des mouvements lents de la Sonate Pathétique de Beethoven (dans la même tonalité de la bémol majeur) et de la Seconde Symphonie de Schumann.

Dans la première partie, nous découvrons pour la première fois un de ces dessins for­més de tierces descendantes si chers à Brahms. Le duo qui lui succède (Ben cantando), réparti entre les deux mains dans l’aigu du clavier, met en scène deux amoureux qui rêvent dans le crépuscule, au bord du Rhin... Le premier thème vient conclure cet é­pi­so­de.

La seconde section (Poco più lento, en ré bémol majeur), est basée sur un jeu de sixtes réparties entre les deux mains: c’est un tendre intermède qui va s’élever peu à peu vers l’extase, avant une reprise de la première idée.

La troisième partie (Andante molto, en ré bémol majeur) atteint des régions sublimes, dans un éclatant paroxysme amoureux prémonitoire des plus belles scènes des derniers opéras de Richard Strauss. Il est également possible que Wagner, qui entendit la sonate en 1863, se soit souvenu de ce passage dans le second acte des “Maîtres Chanteurs”.

Quelques mesures de coda (Adagio) viennent conclure, par un rappel du premier thème, cette page enchanteresse.

3. SCHERZO: Allegro energico: pour Clara Schumann, ce Scherzo évoquait un “cataclysme”. Il y a, en effet, une sorte de noirceur dans cette valse fantastique dont le thème haché, saccadé, évoque également Liszt.

En revanche, le paisible trio retrouve, dans la tonalité de ré bémol majeur, l’atmosphère calme et recueillie de l'Andante.

4. INTERMEZZO: Andante molto: intitulé «Rückblick» (regard en arrière), c’est une sorte de variante macabre et funèbre de l'Andante amoureux, dont le premier thème, cette fois en si bémol mineur, est soutenu par d’angoissants triolets de triples croches é­vo­quant le rythme des timbales dans une marche funèbre (effet qu’on trouve déjà dans la Romance sans paroles, opus 62 No 3 de Mendelssohn). L’inspiration orchestrale et ber­liozienne prédomine dans cette page angoissante, pathétique, qui semble traduire une vision pessimiste de l’amour.

5. FINALE: ALLEGRO MODERATO MA RUBATO: le finale est un Rondo traité librement, qui reprend le thème beethovénien de la marche vers une victoire acquise au prix de bien des efforts: il semble issu des ténèbres, pour marcher peu à peu vers la lumière. Le premier thème, très rythmé, évoque encore l’atmosphère démoniaque du Scherzo, et sa conclusion violente, en doubles croches, s’appuie sur un fragment du trio.

Le second thème, en fa majeur, très lyrique, reprend le fragment majestueux de choral du premier mouvement, accompagné cette fois d’une basse ondulante en doubles croches. Les premières notes (fa, la, mi, en allemand F, A, E) correspondent à la devise du violoniste Joseph Joachim, l’ami de Brahms: «Frei, aber einsam» (libre, mais seul).

La reprise du refrain, très variée, suggère presque un développement. Le second couplet, en ré bémol majeur, est chanté par de larges accords, dans les basses du piano, avec une gravité religieuse. La fin de ce finale repose sur ce cantus firmus qui subit d’ingénieuses variations, surtout rythmiques, dans le Più mosso, en fa majeur, et dans le Presto très lisztien.

La coda grandiose conclut cette sonate de façon héroïque.
[...]" cité des notes du pianiste Stephan SYLVESTRE publiées en 1998 dans le livret de son CD ATMA Classique ACD22177.

Nikita MAGALOFF au cours des ans
Nikita MAGALOFF au cours des ans
L'interprétation qui en proposée ici provient du récital que Nikita MAGALOFF donna le 19 décembre 1958 à Paris, qui fut enregistré par la Radiodiffusion française dans un de ses studios (probablement dans celui de la rue François-Ier, Paris VIIIe, alors nommé “studio 26“) et diffusé le mercredi 7 janvier suivant à 20 h 50 sur France I dans un épisode de la série „Le Livre d'or de Paris-Inter“ (une célèbre émission radiophonique diffusée sur la station française Paris Inter (devenue France I en 1958) dans les années 1950, jusqu'au début des an­nées 1960).

Au programme:

  ⇒   Wolfgang Amadeus Mozart, Sonate en si bémol majeur KV 281
  ⇒   Domenico Scarlatti, Sonate en si mineur, L 33, Sonate en ré majeur, L 361
  ⇒   Johannes Brahms, Sonate No. 3 en fa mineur, opus 5

Johannes Brahms, Sonate No. 3 en fa mineur, opus 5, Nikita Magaloff, 19 décembre 1958

        1. Allegro maestoso                             07:05 (-> 07:05)
        2. Andante espressivo                           10:05 (-> 17:10)
        3. Scherzo: Allegro energico                    04:17 (-> 21:27)
        4. Intermezzo:Andante molto («Rückblick»)       02:10 (-> 23:37)
        5. Finale: Allegro moderato ma rubato           07:24 (-> 31:01)

Provenance: Radiodiffusion

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1. Allegro maestoso


2. Andante espressivo


3. Scherzo: Allegro energico


4. Intermezzo:Andante molto («Rückblick»)


5. Finale: Allegro moderato ma rubato