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Franz SCHUBERT
Trio No. 1 en si bémol majeur, op. 99, D 898
Arthur GRUMIAUX, violon, Pierre FOURNIER, violoncelle
Nikita MAGALOFF, piano
18 décembre 1972, Salle des spectacles
(Salle de Chisaz), Crissier

Au cours du XXe siècle, le répertoire de musique de chambre pour piano et cordes s’est progressivement éloigné de la tradition du XVIIIe siècle, qui voyait se réunir, à l’oc­ca­sion de concerts privés ou publics, des formations souvent constituées pour la cir­con­stance. Ces ensembles semi-occasionnels ont peu à peu cédé la place à des formations per­ma­nen­tes, réunissant des musiciens habitués à jouer ensemble et dont la virtuosité individuelle s’accompagnait d’une parfaite cohésion musicale. Le XXe siècle, qui fut aussi l’âge d’or du disque, notamment avec l’essor du microsillon puis du CD, consacra ces formations constituées, comme en témoignent, parmi tant d’autres, le Trio de Trieste ou le Beaux Arts Trio.

Lorsque Franz Schubert composa les deux trios pour violon, violoncelle et piano pré­sen­tés ici, les formations permanentes de ce type n’existaient pas encore. Si l’on retient 1827 comme date présumée de leur composition, on constate que leur première exé­cu­tion fut assurée par un trio réuni pour la circonstance: le pianiste Carl Maria BOCKLET, célèbre concertiste et ami de Schubert, le violoniste Ignaz SCHUPPANZIGH, étroitement lié à l’histoire de la musique de chambre de Beethoven, et le violoncelliste Joseph LINKE. La première du trio fut donnée pour un cercle d’intimes le 26 décembre 1827. L'oeuvre fut ensuite jouée le 26 mars 1828 dans la seule Schubertiade ouverte au public durant la vie de Schubert. Le 16 décembre de la même année, lors d’un concert public au Musikverein, ils créèrent également le Trio en mi bémol majeur, D 929.

Au XXe siècle, la vie musicale, de plus en plus soumise aux règles d’une organisation professionnelle rigoureuse, rendit beaucoup plus rares les grandes manifestations de musique de chambre confiées à des formations constituées pour l’occasion. Il arriva certes que certaines saisons de concerts réservent la surprise de réunir des musiciens qui n’avaient encore jamais joué ensemble - parfois même dans le répertoire qu’ils étaient appelés à interpréter. Mais de telles rencontres demeuraient exceptionnelles.

Les trois interprètes des oeuvres présentées ici constituent précisément un exemple remarquable de cette collaboration ponctuelle entre trois solistes de premier plan: Nikita MAGALOFF, Arthur GRUMIAUX et Pierre FOURNIER. Tous trois profondément liés à la culture musicale francophone, ils menèrent des carrières internationales qui les conduisirent à se côtoyer fréquemment, dans des contextes aussi divers que le récital, la musique de chambre ou le concert avec orchestre.

Des trois artistes, c’est sans doute Nikita Magaloff qui pratiqua la musique de chambre de la manière la plus sporadique. Davantage connu pour ses interprétations du ré­per­toi­re pour piano seul, il répondait néanmoins avec enthousiasme aux sollicitations de ses collègues lorsqu’ils lui proposaient de participer à de petites formations. Au cours de l’hiver 1972, il accepta ainsi volontiers de constituer, avec Arthur Grumiaux et Pierre Fournier, un trio ad hoc afin de jouer des trios de Schubert et de Mendelssohn.

Le violoniste belge comme le violoncelliste parisien possédaient, pour leur part, une longue expérience de la musique de chambre, qu’ils avaient cultivée parallèlement à leurs carrières respectives de solistes et de concertistes.

Concert du 18 décembre 1972 tel que diffusé en direct sur le second programme de la Radio Suisse Romande, montage d'extraits de la revue Radio TV Je vois tout du 14 décembre 1972, page 60
Concert du 18 décembre 1972 tel que diffusé en direct sur le second programme
de la Radio Suisse Romande, montage d'extraits de la revue Radio TV Je vois tout
du 14 décembre 1972, page 60
Le concert fut présenté par Claude DEPOISIER dans le même cahier de la revue Radio TV Je vois tout, en page 52:

"[...] Concert UER en direct de Crissier Un trio inédit formé par Nikita Magaloff, Arthur Grumiaux et Pierre Fournier

Lundi prochain, la salle de concerts de Crissier, près de Lausanne, sera littéralement au centre d'une toile d'araignée tissant ses ramifications aux quatre coins de l'Europe. Car tel est le principe de ces Concerts UER - ou Concerts de l'Union européenne de ra­dio­dif­fu­sion: permettre à tous les membres de cet organisme international de transmettre en direct ces soirées musicales.

Le concert de Crissier s'annonce comme un événement important. C'est en effet la pre­mière fois que trois grands virtuoses se trouveront réunis pour interpréter des oeuvres de Mendelssohn et Schubert. Et ce n'est pas de sitôt qu'on risque de voir ensemble, sur un même podium de concert, le pianiste Nikita Magaioff, le violoniste Arthur Grumiaux et le violoncelliste Pierre Fournier. Trois artistes à la réputation mondiale et que le public de chez nous connaît bien, car leurs noms ont déjà souvent figuré sur des affiches de concert.

D'origine russe - il est né en 1912 à Saint-Pétersbourg - Nikita Magaloff a acquis la nationalité suisse. Il s'est en effet installé dans notre pays en 1939. Mais ses contrats le conduisent un peu partout à travers le monde. Les plus grands orchestres l'invitent comme soliste, ses récitals drainent les foules partout où il joue.

Arthur Grumiaux, lui, est belge d'origine. Mais il pourrait aussi se parer, comme Magaloff, du titre de citoyen du monde. Ce grand artiste a notamment pour lui de s'intéresser à pratiquement tout le répertoire pour le violon, ayant saisi tant la rigueur d'un Bach que le certain mysticisme d'un Alban Berg.

N'était-ce une grave maladie, contractée à l'âge de 9 ans, Pierre Fournier serait devenu pianiste, comme sa mère. Guéri, cet artiste se tourna vers le violoncelle. Il appartient à cette petite phalange de virtuoses constamment sollicités par les grands orchestres, les prestigieux festivals.

Réunis, ces trois artistes donneront donc un concert consacré à des oeuvres pour musique de chambre de Mendelssohn et Schubert. Du premier nommé, deux ouvrages assez injustement laissés dans l'ombre. De Schubert, deux trios composés une année avant la mort du compositeur, cet étonnant romantique qui prolonge le message d'un Mozart...

Responsable de ce concert UER, la Radio suisse romande a décidément très bien fait les choses, car Crissier sera le lieu d’un rendez-vous unique peut- être dans les annales de la musique et de la radiodiffusion.
[...]"

Le compte-rendu que Henri JATON publia le lendemain dans la Tribune de Lausanne en page 15:

"[...] Les séances artistiques qu’organise régulièrement l'Union européenne de ra­dio­dif­fu­sion, nous ont valu d’être associés, lundi soir en la salle des spectacles de Crissier, à une audition qui atteignit à un niveau de qualité exceptionnel. Responsable de l’or­don­nance de cette soirée, M. Roger Aubert, directeur du Département musical de la Radio Suisse romande, avait sollicité et obtenu le concours de virtuoses de grande renommée: Nikita Magaloff, Arthur Grumiaux et Pierre Fournier, qui réalisèrent l’exécution in­té­gra­le des Trios de Schubert et de Mendelssohn.

Ces trois exécutants ne constituent nullement un ensemble stable. Leur participation au concert de Crissier prenait donc une valeur singulière en nous fournissant la preuve que des solistes d’une classe sortant de l’ordinaire peuvent atteindre à une homogénéité par­faite, si bien même ils n’échangent point une collaboration constante.

Les Trios de Schubert se suivent dans l’itinéraire de la production du compositeur autrichien. Dans l’un et l’autre des ouvrages Opus 99 et Opus 100, Schubert établit un discours instrumental où chacun des partenaires sollicités met en valeur la veine mé­lo­di­que intarissable de l’auteur de l’Inachevée, tout en poursuivant une conversation ordonnée avec le plus grand soin et dans laquelle Franz Schubert démontre sa pro­di­gieuse intuition, davantage qu’une science patiemment acquise.

D’une tout autre nature se révèlent les Trios de Mendelssohn dont le 1er en ré mineur opus 49 bénéficie d’une grande popularité. Le Trio No 2 en do mineur opus 66 atteste des dimensions plus vastes et s’impose par la plastique de certaines de ses séquences formelles, tel l’admirable choral par lequel s’achève l’oeuvre.

Nikita Magaloff avait, dans l’interprétation des Trios de Schubert et de Mendelssohn une tâche immense à remplir qu’il accomplit avec une parfaite maîtrise en témoignant du raffinement de son toucher et de sa sensibilité délicate.

Arthur Grumiaux, que nous venons d’applaudir au podium de l’Orchestre de chambre de Lausanne, nous a permis d’apprécier à nouveau l’aisance de son jeu et la délicatesse de sa sonorité, Pierre Fournier s’imposant, de son côté, par l’expression intense qui lui est coutumière.

Un nombreux public participait à ce véritable «concert de gala» dont l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Danemark, la Norvège, l’Autriche, la Suède, la Finlande, la France, l’Italie, l’Espagne, la Belgique, le Canada et les Etats-Unis entreprenaient la retransmission radiophonique, en étendant ainsi, d’une manière particulièrement efficace, le rayonnement culturel de notre pays.
[...]"

Quelques précisions sur le Trio No 1 en la bémol majeur op. 99, D 898, de Franz SCHUBERT:

Il appartient au grou­pe d’oeuvres composées par l’artiste au cours de ses années de maturité et comporte une partie de piano très fluide et cantabile, dont le style s’apparente étroitement à celui du Quintette en si majeur surnommé „La Truite“. L'oeuvre comporte quatre mouvements: Allegro moderato, Andante un poco mosso, Scherzo: Allegro, Allegro vivace.

Le début tout en puissance du premier mouvement n’autorise pas les pensées obscures (Franz Schubert avait été très affecté par le décès de Ludwig van Beethoven survenu une année auparavant). "[...] Schubert invente ici ce que définira plus tard Robert Schumann de thème typiquement „masculin“ (confronté à une „féminité“ plus douce et lyrique). C’est aussi Schumann qui, à l’occasion de la première publication de l'oeuvre en 1836, soit huit ans après la mort de Schubert, note pertinemment et avec en­thou­sias­me dans sa «Neue Zeitschrift für Musik» à propos de cette oeuvre: „Un regard sur le trio de Schubert et toute la vie humaine pitoyable disparait, le monde se remet à briller.

Il est inimaginable que Schubert ait pu se douter, ne serait-ce qu’approximativement, de l’impact indémodable de sa musique; pourtant, la perfection de la composition laisse l’auditeur et l’observateur sans voix. En outre, les exigences des virtuoses sont de dif­fi­cul­té considérable, mais toujours soluble. L’abondance d’idées, tout comme la qualité de la finition, ne nous permet pas d’imaginer l’incroyable tempo avec lequel cette mu­si­que est née. Dans cette optique, il semble que Schubert ait pu avoir le pressentiment qu’il ne lui restait plus que peu de temps pour réaliser ses idées. C’est sûrement plus qu’une simple distraction musicale quand, dans le thème du mouvement de l’allegro-moderato, il a recours à son lied composé en 1825 d’après un poème de son con­tem­po­rain Franz von Schlechta «Des Sângers Habe» D 832. Les paroles de la première strophe traduisent une ambiance typiquement romantique que l’on aime se représenter en écoutant la musique: «Schlagt mein ganzes Glück in Splitter, / Nehmt mir alle Habe gleich, / Lasset mir nur meine Zither, / Und ich bleibe froh und reich.» (Mon coeur se brise en éclats, / Prenez tout mon bien, / laissez- moi juste ma cithare, / et je reste joyeux et riche.)

L'andante un poco mosso semble vouloir prolonger cette ambiance de façon encore plus prononcée. Dans une ligne mélodique unique, apparemment sans fin, et traversée de sérénité, Schubert atteint une intimité qui comporte une fois de plus tous les superlatifs de l'art de la musique de chambre. Les contrastes sont placés de façon presque im­per­cep­ti­ble, mais reviennent cependant rapidement - triomphe de la pensée réconfortante et sereine - à l’ambiance d’origine.

L’enjouement du scherzo avec son trio dans la mesure à 3 temps, doux et dansant, nous semble presque surprenant.

Le jeu joyeux est toujours présent dans le final, sous une forme de rondo fidèle à la tra­di­tion classique romantique, ancrant ainsi de façon encore plus indissoluble dans la con­scien­ce de l’auditeur ses irruptions thématiques, grâce aux apparitions répétitives.

Bien qu’on ne puisse absolument pas discerner que certains éléments du trio en si bémol majeur sont en fait une «musique funèbre» pour Beethoven, on remarque quand même la référence multiple au collègue décédé: petit détail, le trio comporte la même tonalité que le dernier trio pour piano, violon et violoncelle op. 97 de Beethoven. Mais il faut également penser aux circonstances extérieures à la composition. L’oeuvre a été écrite pour la cérémonie de fiançailles de Joseph von Spaun avec Franziska Röner et jouée pour la première fois le 28 janvier 1828, dans le cadre d'une Schubertiade privée chez Spaun, plus précisément dans ses «Klepperstâlle» (écuries à rosses) du centre de Vienne. [...]" cité des notes de Christian HEINDL publiées en 2011 dans le livret du CD Gramola 98812/13.

Arthur GRUMIAUX, Pierre FOURNIER et Nikita MAGALOFF, portraits non crédités publiés entre autres dans la revue Radio TV Je vois tout du 14 décembre 1972, page 52
Arthur GRUMIAUX, Pierre FOURNIER et Nikita MAGALOFF, portraits non crédités
publiés entre autres dans la revue Radio TV Je vois tout du 14 décembre 1972, page 52
Franz Schubert, Trio No. 1 en si bémol majeur, op. 99, D 898, Arthur Grumiaux, violon, Pierre Fournier, violoncelle, Nikita Magaloff, piano, 18 décembre 1972, Salle des spectacles (*), Crissier

        1. Allegro moderato               10:46 (-> 10:46)
        2. Andante un poco mosso          08:28 (-> 19:14)
        3. Scherzo. Allegro               06:35 (-> 25:49)
        4. Rondo. Allegro vivace          09:10 (-> 34:59)

Provenance: Radiodiffusion

(*) Cette Salle des spectacles doit être la Salle de Chisaz, située à la route de la Carrière 5, 1023 Crissier. Elle date de 1967 et accueille régulièrement des concerts d'orchestres, des représentations théâtrales et des manifestations régionales.

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1. Allegro moderato


2. Andante un poco mosso


3. Scherzo. Allegro


4. Rondo. Allegro vivace