Peter TSCHAIKOWSKI
Symphonie No 6 en si mineur, Op. 74
Orchestre Symphonique de Cologne
(Orchestre du Gürzenich)
Eugene ORMANDY
5 septembre 1953, Salle du Pavillon, Montreux
(3e concert symphonique du 8e Festival de Montreux)
Cette symphonie est la dernière composée par Peter Tschaikowski, et la première de l'histoire de la musique à se terminer par un mouvement lent - un Adagio lamentoso - si l'on fait exception de la Symphonie no 45 "Les Adieux" de Haydn qui se termine aussi par un Adagio, mais pour une toute autre raison. Ceci renforce encore le côté pathétique de l'oeuvre et son sentiment de désespoir.
D'après la correspondance qu'a laissé Peter Tschaikowski, l'idée de cette composition lui est venu en décembre 1892. En février 1893 il écrit en effet dans une lettre à son neveu Vladimir Davydov (futur dédicataire de la partition) "[...] Durant mon séjour à Paris, en décembre, l'idée m'est venue de composer une symphonie à programme, ledit programme n'étant pas dévoilé aux auditeurs: qu'ils essaient donc de deviner ce que j'ai voulu dire![...]Ce programme est tellement subjectif que plusieurs fois j'ai pleuré, en y pensant lors de mon voyage de retour[...]. À peine arrivé je me suis mis au travail avec tant d’ardeur et d’énergie qu’au bout de quatre jours tout le premier mouvement était rédigé, et les autres mentalement ébauchés. Je viens de terminer la première moitié du troisième mouvement. Il y aura des innovations de forme dans ma symphonie; ainsi le final ne sera pas un bruyant Allegro, mais un long Adagio [...]"
Peter Tschaikowski n'a jamais commenté beaucoup plus le programme de cette symphonie. Le sous-titre de "Pathétique" lui a toutefois été donné par le compositeur lui-même, écrit de sa main sur la partition, avec la dédicace à son neveu. Peter Tschaikowski dirigea lui-même la première audition, à Saint-Pétersbourg le 28 octobre 1893, un peu plus d'une semaine avant son décès.
Le premier mouvement - „Adagio - Allegro non troppo“ - donne l’impression d’un poème symphonique où chaque événement découle des précédents. Il s’ouvre dans une atmosphère sombre, presque funèbre, avec un basson solitaire exposant un thème grave. Cette mélopée initiale du basson, plainte immémoriale et, plus loin, la citation par les cuivres, d’un motif de l’office des morts orthodoxe, fixent le cadre - du berceau à la tombe - avec, entre temps, des élans de joie, de passion, de terreur. L'„Allegro non troppo“ développe une matière intensément dramatique, avec une alternance de tendresse lyrique et de tensions tragiques. Le second thème est très chantant, typiquement tchaïkovskien, une grande montée émotionnelle culminant dans un passage agité. La coda retombe ensuite dans un climat de désolation. C'est un mouvement très contrasté, où l’on sent déjà toute la lutte intérieure du compositeur.
L'„Allegro con grazia“, très léger, est une valse qui va de l’avant sans jamais pouvoir se poser à cause de son rythme impair à cinq temps. Le résultat de cette “valse asymétrique“ - à cinq temps, ce qui est rare dans la musique symphonique - est une danse élégante, gracieuse mais un peu bancale, donnant un sentiment de “beauté fragile“. Derrière son apparence plaisante, on perçoit une certaine nostalgie, voire une inquiétude sous-jacente.
Le troisième mouvement - un „Allegro molto vivace“ vif, aérien, irrésistible, rebondissant sans cesse - se déroule d'abord comme un scherzo énergique, puis prend des allures de marche tour à tour festive ou caricaturale, une vanité du triomphe et de l’ivresse, donnant l’impression d’être le dénouement de la symphonie - et conduisant souvent à des applaudissements prématurés.
Sur cette lancée, le dernier mouvement - „Adagio lamentoso“ - acquiert tout le relief d'une sombre et intime catastrophe: au lieu d’un final héroïque, Tschaikowski compose un adagio déchirant, unique dans l’histoire des symphonies, avec de longues plaintes des cordes, des thèmes descendants donnant l’impression d’un souffle qui s’éteint, une ambiance de résignation et de désespoir profonds. Il se termine dans un murmure agonisant, presque inaudible, comme si la musique s’évanouissait dans le néant. C’est l’un des dénouements les plus poignants du répertoire.
Les principaux acteurs de ce VIIIe Festival de Montreux 1953 étaient l'Orchestre Symphonique de Cologne et les Choeurs du Gürzenich: "[...] Jeudi 27, en fin d’après-midi, un train spécial est arrivé à Montreux, y amenant les 250 artistes de l’Orchestre symphonique de Cologne et du Choeur du Gürzenich. On sait que ces brillants artistes assureront le 8e Septembre musical de Montreux, à côté de chefs tels que Carl Schuricht, Eugene Ormandy, André Cluytens, Günter Wand, etc. Ainsi donc, les artistes allemands sont maintenant à pied d’oeuvre et tout s’annonce pour le mieux à Montreux, où l’on s’apprête à recevoir les mélomanes amateurs de belle musique. [...]" (Le Peuple du 31 août 1953 en page 3).
Au programme du 3e concert symphonique donné le 5 septembre 1953 sous la direction de Eugene ORMANDY:
-► Hector BERLIOZ, Ouverture du Carnaval Romain
-► Arthur HONEGGER, Pastorale d'été
-► Felix MENDELSSOHN, Symphonie No 4
-► Peter TSCHAIKOWSKI, Symphonie No 6
Eugene ORMANDY, un portrait publié dans la revue Radio Actualités du 8 septembre 1950 en page 10 à l'occasion de son passage à Genève afin de diriger l'Orchestre de la Suisse romande dans un concert de gala donné le mercredi 13 septembre 1950 dans le Cadre des Rencontres Internationales de Genève
Le concert de ce 5 septembre 1953 fut diffusé par la Radio Suisse Romande (RSR) le 20 septembre suivant dans le cadre de „L'Heure musicale“ traditionelle du dimanche après-midi, mais sans l'oeuvre d'Arthur Honegger:
Quelques précisions sur l'enregistrement de la symphonie terminant ce concert: d'après les bruits de surface par endroits assez prononcés, il ne peut s'agir que d'un enregistrement fait sur disques en gravure directe - d'après la périodicité des bruits de surface certainement des disques 78 tours.
À la RSR, la bande magnétique fut certes utilisée dès 1951, mais les disques gravés furent encore pendant bien des années largement en usage (1). Le patrimoine numérique de la RSR indique qu'à cette époque (milieu du XXe siècle), la radio possédait "51'000 disques à gravure directe issus de Radio-Lausanne et 28'000 de Radio-Genève, soit environ 7'500 heures de son" (2). Les archives de la RSR mentionnent que pour la période 1935-1957 existaient "85'000 enregistrements radiophoniques gravés sur disques originaux" (3).
Pour cette rediffusion - enregistrée il y a déjà bien longtemps - les disques furent très soigneusement digitalisés par l'équipe technique Suisse Romande (RSR), avec des raccords parfaits entre les différentes faces. En plus la qualité de la prise de son est remarquable, étonnante de clarté et de sonorité pour un enregistrement datant de 1953 fait en concert!
Un compte-rendu d'Aloÿs FORNEROD - publié dans la Tribune de Lausanne du 8 septembre 1953 en pages 3 et 4 - que je ne peux citer ici qu'en entier car il est tellement superbe:
"[...] Troisième concert - Eugène Ormandy conduit l'orchestre
Nous sortons de la Salle du Pavillon, il est dix heures quarante-cinq. Ce fut un beau concert.
Cette fois-ci, point de soliste, et concert aussi symphonique que possible puisque nous avons entendu deux symphonies consécutivement. Mais personne n'en est mort.
Il faut dire que ces deux symphonies créent deux climats aussi différents que possible. L'“Italienne“ de Mendelssohn est dans le ton lumineux de la majeur, elle évoque une atmosphère maritime, un ciel bleu, un air imprégné de l'odeur des essences méditerranéennes, elle est toute à la joie et à la danse, avec, au chapeau du voyageur, un edelweiss qui rappelle que les Alpes ont été franchies récemment, et une petite fleur bleue, qui vient du romantisme allemand. La “Pathétique“ de Tchaïkovsky est écrite dans le ton sévère de si mineur, elle exprime une douleur profonde dans une langue qui fait usage des vocables les plus déchirants au nombre desquels le sanglot lui-môme figure au titre d'onomatopée. Si, un instant, ce funèbre discours s'éclaire et laisse paraître une certaine douceur, ou s'il évoque des sentiments héroïques et un certain enthousiasme, c'est pour retomber finalement dans la peinture de la détresse et de l'accablement.
Ah non! certes, ces deux symphonies ne font pas plus double emploi que le jour et la nuit. Aucune monotonie ne résulta donc de ces deux partitions placées côte à côte.
Il y a cependant quelque chose de commun entre Mendelssohn et Tchaïkovsky, mais quelque chose d'accidentel à quoi l'on ne penserait pas en écoutant leur musique, quelque chose qui n'intéresse pas l'oreille, d'ailleurs, mais qui saute aux yeux lorsque on voit leurs deux noms placés l'un après l'autre sur un programme: Mendelssohn.et Tchaïkovsky ont servi tous deux de Têtes de Turc aux snobs d'avant-hier. Et tout le monde est plus ou moins snob, tous respirent l'air de leur époque.
Je me souviens de l'éclat de rire impertinent qui m'échappa à la table de mes parents le jour où un ami de mon père avait nommé Mendelssohn avec respect. Mendelssohn, c'était le comble du dessus de pendule, la perruque dans toute sa splendeur. Fallait-il être lourdaud pour prendre au sérieux ce compositeur pour pensionnats de demoiselles!
Vers 1910, confesser de l'admiration pour Mendelssohn, c'était aussi dangereux que le serait aujourd'hui l'aveu d'un peu de tendresse pour Reynaldo Hahn ou pour Vincent d'Indy.
Et Tchaïkovsky, a-t-il assez reçu de pommes cuites et d'oeeufs pourris dans les milieux “avancés“. Il a fallu que Strawinsky prenne sa défense pour qu'un revirement se produise et que les musiciens lui rendent justice.
Et voilà que Mendelssohn et Tchaïkovsky, qui avaient été exclus de la communauté des musiciens avouables pour cause d'indignité internationale reparaissent sur les programmes. On se remet à les jouer et à les aimer. La roue tourne.
Comment l'observateur des moeurs et des opinions ne deviendrait-il pas sceptique en voyant le blanc devenir noir et le noir devenir blanc, l'éloge alterner avec le blâme, l'admiration et l'éreintement se succéder ainsi?
Anatole France disait que l'esthétique est un château de cartes. Il avait peut-être raison, mais l'esthétique est la philosophie du beau, une très haute spéculation de l'esprit, et l'on comprend que ses hauteurs donnent le vertige. Tandis qu'il s'agit ici d'un acte beaucoup plus simple: on demande seulement de dire, sans chercher à l'expliquer, que telle page, a de la valeur ou qu'elle n'en a pas. Et c'est pour répondre oui ou non que l'humanité bafouille. Que l'homme est donc fragile!
Le programme annonçait la „Pastorale d'été“ d'Arthur Honegger comme devant précéder les deux symphonies et ouvrir le concert, mais, heureuse surprise, la délicate et suggestive page du compositeur de „Jeanne au bûcher“ fut elle-même précédée de l'„Ouverture du Carnaval romain“, de Berlioz, ce qui eut deux effets heureux, celui d'ouvrir le concert de manière solennelle en donnant à l'orchestre l'occasion de s'affirmer, et celui de mieux mettre en valeur la pastorale de notre Honegger national, page qui date de ses années de jeunesse et d'apprentissage mais qui témoigne déjà d'un solide métier et d'une vraie invention.
Cette „Pastorale d'été“, comme l'„Ouverture du Carnaval romain“, comme les symphonies de Mendelssohn et de Tchaïkovsky, furent rendues avec un bonheur constant sous la direction de M. Eugène Ormandy, connu dans la région comme estivant mais moins connu sans doute comme chef d'orchestre.
Né à Budapest, il fut violoniste avant de diriger. Il devint titulaire du poste de chef à l'Orchestre de Philadelphie et dirigea de nombreux orchestres, tant dans l'ancien que dans le nouveau monde.
Comme MM. Günter Wand et Carl Schuricht, il conduisit par coeur. Sans baguette, il mène son monde avec une maîtrise parfaite. On sent que l'orchestre donne son maximum et peut compter sur la direction en toute occasion. On pardonne aisément à M. Eugene Ormandy des gestes conventionnels qui sont aussi surannés que certaines attitudes des chanteurs d'opéra du siècle passé, car le résultat — et seul compte lu résultat, en définitive — est entièrement admirable. Nous avons eu une “Italienne“ et une “Pathé tique“ nettement caractérisées; la légèreté, la grâce et la poésie de Mendelssohn comme la véhémence de Tchaïkovsky furent en effet traduites avec une entière fidélité et de la manière la plus convaincante.
Etait-ce le fait que le concert était sans soliste? Sans doute. La salle n'était pas tout à fait pleine, mais il s'en fallait de peu. Sa sonorité en fut meilleure. Le succès, le plus franc succès, récompensa le chef et les musiciens. Une espèce d'apothéose termina la soirée, rappels, applaudissements chaleureux, bravos, tout le train de l'enthousiasme à son comble.
Voilà le Septembre musical de Montreux sûr de son affaire; c'est, on peut le dire dès maintenant, une belle réussite. [...]" Aloÿs FORNEROD
Peter Tschaikowski, Symphonie No 6 en si mineur, Op. 74, Orchestre Symphonique de Cologne (Orchestre du Gürzenich), Eugene Ormandy, 5 septembre 1953, Salle du Pavillon, Montreux (3e concert symphonique du 8e Festival de Montreux)