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Claude DEBUSSY
„Pagodes“, 1ère pièce des „Estampes“
pour piano, L 108 (100)
Nikita MAGALOFF
1969

Première oeuvre achevée par Claude DEBUSSY après la création de Pelléas, les Es­tam­pes inaugurent sa haute maturité dans le domaine du piano. Désormais, sa pro­duc­tion pianistique soutiendra un rythme presque ininterrompu jusqu'aux Études de 1915.

C'est en juillet 1903, à Bichain dans l’Yonne (extrême Nord de la Bourgogne) - tout en cor­ri­geant les épreuves de la partition de Pelléas et poursuivant divers travaux comme La Mer, la Rapsodie pour saxophone alto et orchestre et le livret du Diable dans le beffroi d’après Edgar Allan POE - qu'il mit au point, fort rapidement, le recueil des Estampes.

Les trois volets du recueil ont une très relative unité, allant de l’Extrême-Orient à l’Espagne, en finissant par une pièce qui pouvait paraître comme une réplique aux récents Jeux d’eau de Maurice Ravel. L’idée de ces Jardins sous la pluie semble se rattacher à un épisode décrit par le peintre Jacques-Emile BLANCHE, qui, par un après-midi d’orage, commençait le portrait du musicien: „De passage à Auteuil, je brossais en plein air une étude de sa tête. Il pleuvait, les arbres verdissaient sa peau mate que la pluie semblait vernir.“ En fait, Claude Debussy y reprit une des Images qu’il avait dédiée en 1894 à Yvonne LEROLLE et qui était restée inédite: on y trouvait déjà le thème de la chanson populaire Nous n’irons plus au bois.

Conscient que le titre même du recueil impliquait des exigences de présentation, Claude Debussy se montra particulièrement attentif à la disposition typographique de la couverture des Estampes, comme en témoigne sa correspondance avec son éditeur: papier Ingres, titres du recueil et monogramme de son nom en or pâle, titres des pièces en bleu. Dès le mois d’août les épreuves étaient entre ses mains et le volume sortit chez Durant le 20 octobre, dédié à Jacques-Emile BLANCHE. L’oeuvre fut créée dans le cadre des concerts de la Société nationale de musique par le fidèle Ricardo VIÑES, le 9 janvier 1904, Salle Érard, lors d'un concert de la Société Nationale. Les Jardins sous la pluie eurent les honneurs du bis.

Claude DEBUSSY et ses ESTAMPES, montage photo. Portrait Debussy, NADAR (entre 1890 et 1910), Bibliothèque Nationale de France, ark:/12148/btv1b53118843k; extrait de la page de garde de la partition dans la première édition DURAND & FILS, 1903, Plate D. & F. 6326
Claude DEBUSSY et ses ESTAMPES, montage photo. Portrait Debussy, NADAR (entre 1890 et 1910), Bibliothèque Nationale de France, ark:/12148/btv1b53118843k; extrait de la page de garde de la partition dans la première édition DURAND & FILS, 1903, Plate D. & F. 6326
"[...] Pour traduire ces sonorités jamais exprimées avant lui, Claude DEBUSSY se forgea de toutes pièces un langage pianistique révolutionnaire dont les „Estampes“ [...] offrent un premier et magistral exemple. Edward LOCKSPEISER a admirablement défini la nature et la portée de cet apport: „Le piano ne quitte pas seulement la pièce où l'on étudie ou le salon, il quitte aussi la salle de concert. Il devient l'instrument poétique d'un esprit vagabond imaginatif, capable de saisir et de recréer l'âme de lointains pays et de leurs habitants, les beautés sans cesse changeantes de la nature et les plus intimes aspirations d'un mortel découvrant comme un enfant les neuves et mouvantes merveilles de la création“. Et, dans une lettre du 3 septembre 1903 à André MESSAGER, Debussy, annonçant l'achèvement de l'ouvrage, précisait: „Quand on n'a pas le moyen de se payer des voyages, il faut suppléer par l'imagination“. [...]"

Le premier volet du triptyque, „Pagodes“ (Modérément animé, si majeur, à 4/4) "[...] nous emmène en Extrême-Orient, plutôt en Indonésie qu'en Chine (malgré le titre), et plus précisément à Bali. Profondément enthousiasmé par le gamelang balinais, découvert à l'Exposition universelle de 1889, où il avait passé de longues heures au Kampong javanais de la section néerlandaise, Debussy se montre en effet ici le précurseur d'Olivier Messiaen dans l'utilisation féconde des musiques d'Orient. Cette pièce, que l'auteur a marquée délicatement et presque sans nuances, évoque admirablement les résonances cristallines des gongs, des cloches, des cymbales et autres percussions balinaises. Régnant sur les touches noires, domaine de l'Asie, choisissant le ton lumineux de si majeur, „Pagodes“ est dominé de bout en bout par un thème pentaphone obstiné auquel ses curieux ornements rythmiques et mélodiques confèrent une authenticité locale encore accrue.

La richesse des superpositions polyrythmiques n'a d'égale que la variété fabuleuse des sonorités. Dans le cadre très souple d'une forme à cinq compartiments, Debussy, travaillant sur de longues pédales, bien asiatiques encore (si, sol dièse, ré dièse, ut dièse), en arrive à remplacer les structures classiques par un mode de développement basé sur les couleurs et les volumes, les objets sonores jouant le rôle de thèmes. Les accords tassés, avec adjonction de secondes, ont déjà la valeur de véritables clusters, et l'accord parfait final s'enrichit de la seconde et de la sixte ajoutées.

Cependant, les modes orientaux s'inscrivent dans le cadre d'une logique toute tonale, – ce que VUILLERMOZ a parfaitement compris lorsqu'il souligne l'introduction „discrète et savante d'une note de basse qui çà et là donne soudain au clapotis cambodgien ou javanais de la main droite un sens harmonique français que peuvent seuls savourer les initiés“. Alfred CORTOT vante „la nostalgie délicieuse de ces pays de lumière fine où s'accordent les rites doux et les danses traditionnelles, les fêtes des pêchers et les gestes rusés, patients et prémédités d'une civilisation raffinée“. Mais le génie prodigieusement intuitif de Debussy va beaucoup plus loin dans l'identification très poussée avec la manière orientale de penser la musique et de créer le son. Il n'est point question ici de pastiche, mais bien d'osmose: c'est tout ce qui sépare les „Pagodes“ de la „Laideronnette“ ravélienne.
[...]" Harry HALBREICH cité de ses notes publiées dans l'ouvrage édité sous la direction de François-René TRAN­CHE­FORT „Guide de la musique de piano et de clavecin“, pages 394-395 de l'édition de 1987, Li­brai­rie Arthème Fayard, 978-2-213-64112-6.

Recto de la pochette du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578
Recto de la pochette du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578
avec un portrait de Claude DEBUSSY par Marcel BASCHET, photo de Josse LALANSE
L'interprétation qui en proposée ici provient du disque Concert Hall, Musical Master­piece Society, SMS 2578, entièrement consacré à des oeuvres pour piano de Claude DEBUSSY, que Nikita MAGALOFF enregistra en 1969 (selon la discographie de Michael GRAY) ou en 1968 (selon d'autres sources): voir cette page de mon site- en-dessous de la photo du recto de la pochette - pour quelques précisions et hypothèses.

Nikita MAGALOFF au cours des ans
Nikita MAGALOFF au cours des ans
Étiquette verso du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578
Étiquette verso du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578
Claude Debussy, „Pagodes“, 1ère pièce des „Estampes“ pour piano, L 108 (100), Nikita Magaloff, 1969

        Modérement animé                 04:53

Provenance: Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578

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Pagodes, Modérement animé