„Bruyères“ est la cinquième pièce du second livre des „Préludes“ pour piano de Claude Debussy, L 131 (L 123), composé de 1910 à 1912.
Les vingt-quatre „Préludes“, groupés en deux livres, "[...] sont le fruit de la haute maturité de Debussy, l'aboutissement de la démarche créatrice inaugurée avec les „Estampes“ et poursuivie avec les „Images“. La seule oeuvre importante qui leur succédera pour le clavier sera le recueil des douze „Études“, testament pianistique du musicien.
Ces Préludes se proposent un objectif bien différent de ceux de Chopin, et il n'est pas question de les comparer. Chez le Polonais, ce sont de saisissants raccourcis d'états d'âme, des instantanés psychologiques éclairant brusquement le subconscient surpris. Chez le Français, au contraire, ce sont des évocations destinées à rendre une atmosphère, à créer un état de sensibilité, de réceptivité propice à l'identification de l'auditeur avec le thème choisi, paysage ou personnage. C'est une équivalence sonore du sujet. Du réalisme poétique des Images, nous sommes passés au plan plus abstrait d'un symbolisme musical.
Cette différence explique que les Préludes de Chopin ne portent point de titres, à la différence de ceux de Debussy; pourtant, à chaque fois, le compositeur ne révèle son prétexte qu'à la fin du morceau: ainsi en est-il dans la partition. Loin d'être une coquetterie typographique, cette pratique nous révèle la véritable essence de ces morceaux: ce sont des Préludes à... quelque chose – comme, déjà, le Prélude à l'après-midi d'un faune – non pas des descriptions, mais des prémonitions, des intuitions musicales, dont les prolongements en nous sont illimités, alors que chez Chopin chaque court instant musical trouvait sa fin en soi. [...]
Montage d'extraits des pages 1 et 2 de la partition, première édition Durand 1913
"[...] La genèse des douze „Préludes“ du deuxième Livre est beaucoup plus malaisée à établir que celle du premier recueil. Ils semblent avoir été composés à intervalles assez longs durant les trois années 1910 à 1912, sans qu'il soit possible de préciser davantage. On sait seulement que „La terrasse des audiences du clair de lune“ date de décembre 1912, et qu'il s'agit de la dernière en date des douze pièces. Debussy venait alors de terminer „Jeux“.
Chose étrange, les détails des premières auditions publiques de ces „Préludes“ sont tout aussi obscurs, „Brouillards“, „Feuilles mortes“ et „La Puerta del Vino“ auraient été exécutés fin février ou début mars 1913 (où et par qui?...); Ricardo VIÑNES donna Les „Fées sont d'exquises danseuses“, „La terrasse des audiences du clair de lune“ et „Feux d'artifice“ à une soirée de la Société Nationale, le 5 avril 1913, et Debussy lui-même présenta „Canope“ et l'„Hommage à S. Pickwick“ le 19 juin suivant. Mystère quant aux autres pièces! [...]" Harry HALBREICH cité de ses notes publiées dans l'ouvrage édité sous la direction de François-René TRANCHEFORT „Guide de la musique de piano et de clavecin“, pages 409 à 414 de l'édition de 1987, Librairie Arthème Fayard, 978-2-213-64112-6.
Henri RIVIÈRE, „La lande en fleur à MORGAT“, Aquarelle sur papier, monogramme de l'artiste en bas à droite et titrée „Morgat juillet 1915“
„Bruyères“ est l'une des pièces les plus douces, poétiques et accessibles de tout le recueil. Bien que d'apparence simple, elle témoigne de toute la maturité d'écriture de Debussy: écrite principalement en la bémol majeur, la pièce utilise abondamment la gamme pentatonique (une échelle de cinq notes évoquant l'Orient ou la musique folklorique ancienne), ce qui lui donne son caractère intemporel et suspendu, et des harmonies lumineuses.
C'est une "[...] paisible mélopée du chalumeau d'un berger (Calme, doucement expressif, la bémol majeur, à 3/4), résonant dans la lande silencieuse. Par sa structure pentaphone celtique, elle nous fait reconnaître en ce pâtre un lointain cousin de „La fille aux cheveux de lin“. Un même calme, une même pureté, une même transparence diatonique, rapprochent ces deux pages de même mesure et de même tempo.
Marguerite LONG rapporte: „Debussy “sentait la mer“ jusqu'au milieu des bois. Il en mariait l'odeur à celle de ces buissons celtiques qui prolifèrent sous les grands pins, ajoutant: C'est ça les bruyères! Et non ces petites fleurettes aux tons de porcelaine que je déteste“ [...]" Harry HALBREICH, référencié plus haut.
Dans son ouvrage „La musique française de piano, première série“, page 38, Alfred CORTOT écrivait dans le même sens: "[...] Bruyères; la poésie agreste et familière d'un sous-bois où le parfum pénétrant de la terre se joint au sourd éclat des taches violacées.[...]"
Recto de la pochette du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578 avec un portrait de Claude DEBUSSY par Marcel BASCHET, photo de Josse LALANSE
L'interprétation qui en proposée ici provient du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578, entièrement consacré à des oeuvres pour piano de Claude DEBUSSY, que Nikita MAGALOFF enregistra en 1969 (selon la discographie de Michael GRAY) ou en 1968 (selon d'autres sources): voir cette page de mon site- en-dessous de la photo du recto de la pochette - pour quelques précisions et hypothèses.
Nikita MAGALOFF au cours des ans
Étiquette verso du disque Concert Hall, Musical Masterpiece Society, SMS 2578
Claude Debussy, „Bruyères“, 5e pièce du second livre des „Préludes“, L 131 (L 123), Nikita Magaloff, 1969