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Gottfried Heinrich STÖLZEL
«concerto grosso à quattro chori» en ré majeur
Orchestre National de la RadioDiffusion Française
Carl SCHURICHT
17 septembre 1959, Salle du Pavillon
9e concert du XIVe Festival de Montreux

Le Concerto grosso «a quattro chori» en ré majeur de Gottfried Heinrich Stölzel est l'une des oeuvres orchestrales les plus spectaculaires du répertoire baroque allemand. Com­po­sé probablement durant les premières décennies du XVIIIe siècle, il témoigne de l'influence du style vénitien des choeurs instrumentaux multiples (hérité notamment de Giovanni Gabrieli), tout en l'intégrant à l'esthétique du concerto grosso germanique.

L'expression «quattro chori» ne désigne pas des choeurs vocaux, mais quatre groupes in­stru­mentaux distincts qui dialoguent entre eux. L'effectif est particulièrement fastueux:

  ⇒   deux choeurs de cuivres, chacun constitué de trois trompettes naturelles en ré et timbales
  ⇒   un troisième choeur réunissant flûte traversière, trois hautbois et basson
  ⇒   un quatrième choeur formé par les cordes (quatre parties de violons, alto, violoncelle) soutenues par la basse continue avec deux clavecins

Cette disposition permet une grande variété de couleurs sonores. Plutôt que d'opposer un petit groupe de solistes au reste de l'orchestre, comme dans le concerto grosso ita­lien classique, Stölzel organise un véritable jeu de dialogues entre masses orchestrales, alternant réponses, échos et tutti éclatants.

Cette oeuvre marquante de la musique orchestrale festive allemande du début du XVIIIe siècle comporte trois mouvements:

  1. Allegro moderato – un vaste mouvement d'ouverture où les fanfares des trompettes alternent avec les interventions des bois et des cordes. L'écriture contrapuntique reste très claire malgré l'ampleur de l'effectif.

  2. Adagio – un épisode plus recueilli, dominé par les cordes et les bois, offrant un contraste expressif avec la solennité du premier mouvement.

  3. Vivace – un finale brillant, animé par un rythme dansant et une succession de dialogues entre les quatre ensembles avant une conclusion triomphale.

La splendeur cérémonielle de la musique de cour allemande, le goût italien pour les effets concertants et une maîtrise contrapuntique héritée de la tradition germanique caractérisent cette oeuvre.

Le ton de ré majeur, associé aux trompettes naturelles, confère au tout un caractère de fête princière ou de célébration officielle. Malgré son effectif imposant, la musique évite la simple démonstration sonore: Stölzel varie constamment les combinaisons in­stru­mentales, ménage des contrastes de dynamique et de texture, et construit une ar­chi­tec­ture très équilibrée.

Programme général du Festival de Montreux 1959
Programme général du Festival de Montreux 1959
Parmi les principaux acteurs de ce XIVe Festival de Montreux 1959 étaient l'Orchestre du Concertgebouw Amsterdam et l'Orchestre de la RadioDiffusion Française.

Au programme du 9e concert symphonique donné par ce dernier le 17 septembre 1959 sous la direction de Carl SCHURICHT, avec Arthur GRUMIAUX en soliste:

Détail du concert donné le 17 septembre au XIVe Septembre Musical de Montreux
Détail du concert donné le 17 septembre au XIVe Septembre Musical de Montreux
Ce concert fut diffusé par la Radio Suisse Romande (RSR) le 15 novembre suivant dans le cadre de „L'Heure musicale“ traditionelle du dimanche après-midi:

Montage d'extraits de la revue Radio Je vois tout du 12 novembre 1959, page 26
Montage d'extraits de la revue Radio Je vois tout du 12 novembre 1959, page 26
Dans son compte-rendu publié le lendemain en page 5 de la Tribune de Lausanne, Henri JATON mettait l'accent sur Carl SCHURICHT et l'Orchestre de la RadioDiffusion Fran­çaise (qui était déjà souvent nommé Orchestre National de Paris, ce qui est incorrect car officiellement il ne portera jamais ce nom - il ne recevra le nom d'Orchestre Natio­nal plus exactement d'Orchestre National de France qu'une vingtaine d'années plus tard, en 1974):

"[...] Mentionnant mercredi dernier la sympathie unanime dont jouit Charles Münch au­près de nos mélomanes romands, je constate aujourd’hui que cette même observation peut être appliquée à Carl Schuricht qui, lui aussi, dès son arrivée en nos régions, a su capter l'affection et l'admiration de tous nos auditeurs qui, spontanément, mesuraient le bénéfice immense et l'enrichissement que nous valait la présence de l'éminent artiste parmi nous.

C'est qu'à vrai dire, Carl Schuricht avait fait, sur la scène de la vie musicale helvétique, une entrée magistrale, en conduisant à Lucerne, en 1943, une prodigieuse exécution de la Missa solemnis de Beethoven.

Depuis lors, Carl Schuricht s'est incorporé intimement à nos manifestations artistiques, dont il est devenu l'un des acteurs essentiels. Hôte traditionnel des concerts de l'Or­ches­tre de la Suisse romande, Carl Schuricht intervient aussi bien régulièrement au Septembre musical montreusien, ce terrain d'action là étant, à proprement parler, le sien, puisque le prestigieux chef a élu domicile, depuis de longues années, sur les co­teaux de la Riviera vaudoise.

Mais, si le prestige rayonnant dont bénéficie Carl Schuricht évoque le charme et la dis­tinc­tion légendaires de l'homme, il est bien évident que dès sa première apparition au podium de nos orchestres, l'illustre musicien s'est révélé comme le détenteur d'une tra­di­tion qu'il avait héritée lui-même de ses maîtres.

Et si je tente de déterminer en quoi cette tradition qu'incarne Schuricht nous est res­ti­tuée par ses soins, j'imagine qu'il me faut citer avant tout ce privilège de dignité et de noblesse que nous percevons dans des interprétations parfaites, vouées plus spé­cia­le­ment à l'illustration des répertoires classique et romantique de la musique.

Il n'est pas à dire, toutefois, qu'il s'agit là d'une limitation du pouvoir de l'artiste: n'ou­bli­ons pas, en effet, qu'au temps de son intense activité au titre de «Ge­ne­ral­mu­sik­di­rektor» de l'Orchestre et de l'Opéra de Wiesbaden, Carl Schuricht déploya un effort cons­tant en faveur de la production contemporaine.

Mais pour nous, il est évident que le nom de Carl Schuricht est lié plus spécialement à l'évocation des réalisations inoubliables et innombrables des oeuvres de Beethoven, Brahms ou Schumann que ce grand maître de la baguette nous a offertes.

Il était donc dans l'ordre naturel des choses qu'à l'occasion de sa réapparition à l'une de nos estrades romandes, dont un état de santé précaire l'avait momentanément tenu éloigné, Carl Schuricht ait jeté son dévolu sur l'une des partitions incarnant le ro­man­tisme dans sa plus éloquente définition, puisqu'il s'agissait de la première Symphonie en do mineur de Johannes Brahms.

Toutefois, en mentionnant le caractère de cet ouvrage, il me faut remarquer qu'au con­trai­re de certains de ses confrères qui enflent démesurément le lyrisme chaleureux du compositeur hambourgeois et le défigurent ainsi, Carl Schuricht - et c'est en cela que se manifeste sa maîtrise — résorbe, en quelque sorte, tout ce qui, dans le langage de l'auteur du Requiem allemand pourrait fournir prétexte à des épanchements abusifs, et maintient l'expression propre au musicien nordique, dans des normes établies avec autant de subtilité que de goût.

Il ne résulte nullement de cette réserve, à laquelle il consent, une interprétation dé­pour­vue de relief et de contrastes. Tout au contraire, s'il s'inspire d'un mode de dis­cré­tion exemplaire, Carl Schuricht n'en établit pas moins, avec infiniment de soin, l'é­qui­li­bre des progressions et des nuances.

Sous sa baguette, l'admirable Cantilène de l'Andante de la Symphonie se développe au ry­thme d'une respiration naturelle, tandis que le fameux appel des cors, précédant le Final, établissait déjà le climat triomphal dans lequel allait s'achever la péroraison de la Symphonie en do mineur.

Si nous fûmes comblés hier soir, au Pavillon montreusien, ce fut certes avant tout en vertu de la présence d'un chef unanimement aimé, mais aussi bien en raison du com­por­tement exceptionnel dont témoigna l'Orchestre national de la Radiodiffusion fran­çaise, dont on sait qu'il voue à Carl Schuricht une vénération et un attachement par­ti­cu­liers. Je ne veux point m'exposer à une vaine redite, en soulignant à nouveau les mé­ri­tes nombreux de l'admirable ensemble parisien, dont tous les registres brillèrent, tout au long de la Symphonie de Brahms, d'un éclat particulier.

Parfaite homogénéité des cordes, précision incomparable des bois, splendeur sonore des cuivres, tels sont les éléments qui ne sont plus pour nous une surprise, mais dont l'af­fir­mation nous rappelle que le National figure aujourd'hui parmi les meilleures formations symphoniques européennes.

J'aurai une mention toute spéciale pour l'excellent cor-solo, Louis Courtinat, dont l'au­to­rité, la justesse et la qualité de son firent merveille, dans des conditions dont on sait qu'elles sont toujours délicates.

Hormis l'accélération de certains tempi qui fut parfois le motif de notre étonnement, la présentation de la Symphonie en do mineur nous aurait fourni une satisfaction totale, si une incompréhension momentanée entre le chef et ses instrumentistes n'avait pro­vo­qué dans le Final une légère confusion, par ailleurs rapidement conjurée, et qui ne ter­nit en rien l'impression extrêmement favorable que.nous laissa l'ensemble de l'exé­cu­tion.

L'auteur du Concerto à quattro cori en ré majeur, par lequel débutait le concert, re­pré­sen­te le type caractéristique du compositeur qu'une injustice du sort a fait naître à l'ins­tant où un artiste de génie - en l'occurence Jean Sébastien Bach — dominait le monde de la musique, reléguant au second plan les petits maîtres qui l'entourent.

C'est le cas de Gottfried-Heinrich Stôlzel, dont le Concerto ne manque pas de mérite, inspiré qu'il est visiblement par la forme du concerto grosso italien.

Les cuivres jouent dans le Concerto un rôle prépondérant: le remarquable pupitre des trompettes du National, révéla en cette circonstance une maîtrise exceptionnelle.

Quant au soliste de la soirée, Arthur Grumiaux, nous l'écoutions à deux reprises, tout d'abord dans l'exécution, du Concerto en mi majeur de Jean Sébastien Bach — où la so­no­ri­té de l'excellent violoniste accusa quelques failles — puis dans une oeuvre par­fai­te­ment inconnue de Franz Schubert: un Rondo en la majeur écrit originalement pour violon et quatuor et que Grumiaux nous présenta avec l'accompagnement de l'or­ches­tre.

La partition fourmille de difficultés qu'Arthur Grumiaux domina magistralement, ap­por­tant à l'interprétation du Rondo autant d'élégance que de verve.

On acclama le prestigieux virtuose, tandis qu'à l'issue de la Symphonie de Brahms, Carl Schu­richt recueillait l'ovation spontanée et respectueuse d'un auditoire enthousiaste et conquis.
[...]" Henri JATON

Dans son compte-rendu publié le surlendemain du concert en page 19 de la Feuille d'Avis de Lausanne, Jean Claude JACCARD mettait l'accent plus sur les oeuvres elles-mêmes:

"[...] Le neuvième concert du Septembre musical — le deuxième donné par l'Orchestre National — apportait deux nouveautés: le Concerto grosso a quattro chori, en ré majeur, de Gottfried-Heinrich Stölzel (1690-1749), et le Rondo en la majeur, pour violon et orchestre, de Schubert.

Contemporain de Bach et de Händel, Stölzel a laissé vingt-deux opéras, quatorze ora­to­rios et un oeuvre instrumental encore plus abondant. De son long séjour en Italie, le musicien saxon retint notamment l'usage du concerto grosso, que Muffat avait déjà in­tro­duit en Allemagne. Comme d'autres compositeurs allemands, Stölzel enrichit l'en­sem­ble de cordes avec des instruments à vent, confiant ainsi aux différents choeurs com­po­sant l'ensemble des protagonistes, une matière et une étoffe parées de couleurs nouvelles. Dans le cas du Concerto en ré, les choeurs sont formés de quatre groupes de solistes répartis aux différents pupitres.

La structure concertante de l'ouvrage est ainsi poussée au maximum, alors que le con­cer­to grosso italien et celui de Händel font dialoguer le concertino (formé ha­bi­tuel­le­ment d'un violon, d'un alto, d'un violoncelle et d'une basse) avec le ripieno ou ensemble des cordes. La présence de six trompettes, deux timbales, une flûte, trois hautbois, un bas­son et un clavecin (à Montreux, un piano) donne un éclat et un relief inattendus à cette forme de musique. Ces éléments étaient bien faits pour mettre en valeur les ex­cel­lents pupitres de souffleurs de l'Orchestre National. De fait, dès le début, on assista à une exaltante joute entre les différentes parties, chacune se donnant tout entière.
[...]

Le coeur se serre lorsque le grand Carl Schuricht fait son entrée, luttant contre le mal. L'illustre chef, on le sent, est l'objet d'une affectueuse vénération de la part des mu­si­ciens français, qu'il a si souvent conduits au triomphe. L'âge et l'infirmité, s'ils lui jouent parfois quelques tours, quant à la précision du geste, n'ont aucune prise sur les facultés intellectuelles et sensibles de l'artiste ni sur la grandeur et la simplicité de la conception d'un musicien allant toujours à l'essentiel des choses. Schuricht serait-il cependant emprunté avec un orchestre de chambre? Nous ne nous permettrons pas d'en juger. On se bornera à regretter, dans le Stölzel, plusieurs flottements entre les différents groupes de l'orchestre. Mais il faut préciser que l'oeuvre est très difficile à jouer dans une parfaite synchronisation.

L'Orchestre National se présentait en formation plus réduite dans le Concerto en mi majeur, pour violon et orchestre à cordes, de Bach. Si les cordes ont une particulière finesse et un charme fort séduisant, notamment dans ce chef-d'oeuvre, où la forme et le contenu s'équilibrent en une incomparable synthèse, d'une concision étonnante, elles auraient bénéficié d'une répétition supplémentaire, dans le cas particulier. Car elles furent, notamment les basses, trop souvent en retard sur le soliste. Par ailleurs, passablement de fins de phrases manquèrent d'articulation, l'accompagnement s'af­fais­sant soudain; l'orchestre fut cependant admirable dans l'adagio, pris avec une retenue et une discrétion exemplaires. Arthur Grumiaux, le soliste plein de goût et de mesure, de simplicité, dans ce merveilleux dialogue qu'est le Concerto en mi majeur, manqua parfois de brillant et de générosité. On aurait aimé une expression à la fois plus virile et plus nerveuse dans les mouvements vifs.

Grumiaux interprétait également une oeuvre à peu près inconnue de Schubert, le Rondo en la majeur, avec un orchestre encore plus réduit, où la virtuosité légère et brillante du soliste doit s'épanouir librement. Là encore, le son aurait pu être plus nourri. En re­van­che, l'aisance digitale d'Arthur Grumiaux est parfaite. Ce Rondo a une allur assez mo­zar­tienne dans la forme. Il a été écrit originellement pour violon et quatuor. Grumiaux, très applaudi, joua en bis un mouvement lent d'une sonate et d'une partita de Bach, avec un très beau sentiment intérieur.

Schuricht et l'Orchestre National, au grand complet cette fois, devaient retrouver le contact intime et l'entente parfaite (sauf à un passage en finale), dans la Symphonie No 1 en do mineur, op. 68, de Brahms. Et la foule fervente se laissa mener, comme tant de fois, par les soins si avertis de Carl Schuricht, ce grand prospecteur des maîtres ro­man­tiques allemands, à la redécouverte d'un Brahms dépouillé de toute emphase. L'Or­ches­tre National (bravo au cor et au hautbois solo!), transfiguré, joua cette admirable sym­pho­nie avec un grand raffinement dans les nuances et un éclat magnifique dans les tutti du finale. De très longs applaudissements dirent à Carl Schuricht la reconnaissance émue du public.
[...]" Jean Claude JACCARD

Carl SCHURICHT
Carl SCHURICHT assez jeune... et moins jeune...
Gottfried Heinrich Stölzel, «concerto grosso à quattro chori» en ré majeur, Orchestre National de la RadioDiffusion Française, Carl Schuricht, 17 septembre 1959, Salle du Pavillon, 9e concert du XIVe Festival de Montreux

        1. Allegro             04:39 (-> 04:39)
        2. Adagio              01:38 (-> 06:17)
        3. Vivace              03:17 (-> 09:34)

Provenance: Radiodiffusion

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1. Allegro


2. Adagio


3. Vivace