Les «Kinderscenen», opus 15, datent de 1838 - Robert SCHUMANN avait vingt-huit ans -, une année qui fut particulièrement heureuse et productive. Les pensées de Clara WIECK occupaient son esprit et guidaient sa plume. Composant à un rythme effréné, il rédigea l’intégralité du recueil en quelques jours seulement: „J’avais l’impression d’avoir des ailes, et j’ai écrit une trentaine de jolies petites pièces parmi lesquelles j’en ai choisi douze que j’ai intitulées «Kinderscenen». J’en suis très fier...“. Ce ne sont pas des pièces virtuoses, et elles n’étaient pas destinées à l’être. Mais elles n’étaient pas non plus destinées aux enfants. Elles expriment plutôt les sentiments doux et compréhensifs d’un adulte observant le monde d’un enfant, reliant les deux mondes dans une relation intime. Une nostalgie d’un bonheur domestique alors encore inaccessible a sans doute été la véritable source d’inspiration de ce recueil.
Pour une courte description de l'oeuvre, voir cette page de mon site.
En complément, quelques précisions traduites des notes de George JELLINEK publiées au verso du disque Epic LC 3358 avec l'enregistrement de ces „Scènes d'enfants“ que Clara HASKIL fit pour Philips l'année précédant ce récital:
«« Les deux premières pièces, «Von fremden Ländern und Menschen» et «Kuriose Geschichte», peuvent laisser l’auditeur perplexe quant aux lieux et aux personnages étranges dépeints dans la première et à la nature de l’histoire racontée dans la seconde. Le compositeur ne propose pas un programme mais une atmosphère et nous invite à suivre ses envolées d’imagination.
Plus faciles à identifier sont le joyeux jeu de poursuite qui fait l’objet de «Hasche-mann» et la touchante vignette intitulée «Bittendes Kind», avec sa conclusion en suspens véritablement inspirée. À la suite de la supplication douce mais irrésistible de l’enfant, «Glückes Genug» apporte un soulagement accompagné d’un sentiment de joyeuse satisfaction. «In Wichtige Begebenheit» présente un événement important dans la journée d’un enfant avec un air de fausse gravité.
«Träumerei» (No 7) est, bien sûr, trop connu pour nécessiter de commentaire, si ce n’est qu’il revêt une signification particulière de douceur et d’innocence lorsqu’on l’écoute dans ce contexte. «Am Kamin» dépeint un sentiment de contentement tranquille que les adultes souhaiteraient partager avec l’enfant.
Le morceau programmatique «Ritter vom Steckenpferd» est clairement illustré par un tempo fantaisiste, tandis que «Fast zu Ernst» est un titre parfait pour quelque chose que la musique peut exprimer bien mieux que les mots. Dans «Fürchtenmachen», les peurs mystérieuses de l’enfance sont capturées dans les changements d’humeur de la musique.
Puis vient la fin — «Kind im Einschlummern» — avec sa mélodie berçante et calme qui annonce l’approche du sommeil, et la suggestion d’un dernier soupir doux. Ici, les scènes de l’enfance trouvent une conclusion appropriée, mais le poète entre en scène — «Der Dichter spricht» — qui s’adresse d’un ton plaintif non pas tant à l’enfant endormi qu’à ses auditeurs, avec un effet similaire à la conclusion de l’Opus 12, et qui renvoie également à la méthode adoptée plus tard par Schumann de terminer ses lieder par un postlude au piano chargé de sens. »»
L'interprétation des «Kinderszenen», „Scènes d'enfants“, Op. 15, de Robert Schumann proposée ici provient du récital que Clara HASKIL donna le 7 septembre 1956 au Festival de Besançon.
Jérôme SPYCKET sur le jeu de Clara HASKIL:
"[...] Après l'entracte voici les „Scènes d'enfants“, contraste surprenant non seulement avec l'atmosphère de l'oeuvre précédente (*) mais aussi avec sa conception habituelle de ces pages de Schumann - en particulier telles qu'elles sont restituées dans son enregistrement Philips.
Au feu beethovénien succède une sorte d'abandon inhabituel, ému et profondément émouvant: la pudeur innée de Clara Haskil cède ici au romantisme, sans pour autant s'alanguir jamais. Mais tout au long de ces treize petites pièces, qui sont autant de chefs d'oeuvre, nous découvrons un éclairage musical nouveau: Clara Haskil nous fait entrevoir une communion profonde avec le royaume mystérieux de l'enfance - qu'elle aimait, qu’elle savait comprendre d'instinct, et qui en retour lui a toujours été grand ouvert. Pour un peu on se sentirait indiscret, tant ce jeu semble près de révéler ici des secrets... Et, en plus, quelle perfection pianistique! [...]"